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samedi 15 novembre 2014

Romain Gary, Les oiseaux vont mourir au Pérou

Gallimard, 1962. "Il n'y a pas eu préméditation de ma part: en écrivant ces récits, je croyais me livrer seulement au plaisir de conter. Ce fut en relisant le recueil que je m'aperçus de son unité d'inspiration: mes démons familiers m'ont une fois de plus empêché de partir en vacances. Mes airs amusés et ironiques ne tromperont personne: le phénomène humain continue à m'effarer et à me faire hésiter entre l'espoir de quelque révolution biologique et de quelque révolution tout court." Romain Gary.
Cette citation en 4e de couv traduit bien l’esprit du recueil. Si vous avez lu Gary, vous le reconnaîtrez dans ces pages. Sinon, ces seize textes peuvent être une belle façon de découvrir son style, ample ou plus âpre, son humour, son ironie, et les thèmes qui transcendent ses livres (pour ceux que j’ai lus) : la guerre, bien sûr, l’amour et l’art.

Simple allusion dès la première nouvelle, la guerre est au cœur de Un humaniste. Dans ce texte, un fabricant de jouets juif allemand (le thème des jouets avant Les Cerfs-volants) décide de se cacher quand Hitler arrive au pouvoir. "Il fallait patienter, laisser à l’humain le temps de se manifester, de s’orienter dans le désordre et le malentendu, et de reprendre le dessus."
La guerre réapparaît ensuite dans Noblesse et grandeur, où elle sert de prétexte à un règlement de compte personnel. Elle provoque le traumatisme d’une jeune fille dans Les habitants de la terre. Elle conduit un officier nazi à la folie dans Une page d’histoire. (Ce texte rappelle un peu les délires symboliques de La Danse de Gengis Cohn, le roman le plus déroutant que j’ai lu de Gary pour l’instant). Le nazisme pèse à nouveau sur le présent dans La plus vieille histoire du monde, lorsque, installé à La Paz, Shonenbaum retrouve un ancien ami, rescapé des camps, mais encore terrorisé.

Le deuxième thème, qui traverse ce recueil est l’art. Il est abordé dans Décadence, qui met en scène avec humour un ancien mafieux, devenu artiste en Italie, et dans J’ai soif d’innocence, sur fond de voyage à Papeete et de souvenirs de Gauguin.
Mais l’art est ici surtout associé à l’amour : la musique dans Le luth, la peinture dans Le faux, le cirque dans Les joies de la nature (le monde du spectacle sous un angle plus cru que dans Les enchanteurs), l’écriture dans Le mur, et même la photographie, grâce aux cartes postales de Tout va bien sur le Kilimandjaro. Mais chez Gary, l’amour est cruel ou doux-amer. Dans ces nouvelles, l’art trahit ou préserve les apparences, les convenances ; il semble à la fois complice et obstacle pour les personnages. Je ne veux pas trop développer, car si Gary suggère les chutes, il ménage toujours des surprises, grâce à un trait d’humour ou à la réaction inattendue d’un personnage. Il laisse aussi parfois planer le doute, un doute dérangeant dans Le luth, par exemple.

Plus que des histoires, ces nouvelles sont des portraits de femmes et d'hommes soumis à des événements dramatiques, rattrapés par leur passé, victimes de leurs propres excès, de leurs sentiments contradictoires : opportunisme, intégrité, désespoir, cupidité, naïveté. La qualité de Gary est de savoir révéler la complexité de ses personnages, le temps d’une nouvelle, parfois très courte. Il joue avec ses lecteurs, attise leurs émotions et les invite à en saisir les nuances. Même dans ses nouvelles les plus sombres, Gary n’oublie pas de glisser des touches d’espoir. Il sait décrire l'absurdité, la cruauté, en introduisant une poésie dans le style ou les sentiments. On achève chaque lecture avec un sourire amusé, troublé, ironique ou amer.

Le plus bel exemple se trouve dans Les oiseaux vont mourir au Pérou. Après une vie passée dans les conflits du XXème siècle, un homme s’installe dans un bar sur une plage, où il sauve une femme. "Il y avait en lui quelque chose qui refusait d’abandonner et qui continuait à mordre à tous les hameçons de l’espoir. Il croyait secrètement à un bonheur possible, caché au fond de la vie et qui viendrait soudain tout éclairer, à l’heure même du crépuscule. Une sorte de bêtise sacrée était en lui, une candeur qu’aucune défaite ni aucun cynisme n’étaient jamais parvenus à tuer". (Cet espoir rappelle celui de Michel dans Clair de femme).
Et plus loin: "Elle le regardait avec une telle confiance et il avait vu tant d’oiseaux venir expirer sur ces dunes que l’idée d’en sauver un, le plus beau de tous, de le protéger, de le garder pour soi, ici, au bout du monde, et de réussir ainsi sa vie en fin de course lui rendit en un instant toute sa naïveté que son sourire ironique et son air désabusé essayaient encore de cacher». Aujourd'hui, il est facile de faire un parallèle entre les oiseaux morts sur cette plage et la désir de Jean de sauver tous les goélands dans L’Angoisse du roi Salomon d’Ajar.

Enfin, ce recueil contient deux textes plus singuliers. Dans Citoyen pigeon, deux hommes d’affaires américains connaissent des difficultés liées à la crise des années Trente. Ils font un voyage à Moscou, mais la visite de la ville ouvre sur une folie surréaliste.
Gloire à nos illustres pionniers, le dernier texte, m’a beaucoup surprise, car il s’agit d’une nouvelle de science-fiction, sur fond de recherches scientifiques et de concurrence internationale. Je ne m’attendais pas à lire cette histoire, drôle et insolite !

lundi 30 juin 2014

Paul Féval, La fée des grèves

(Publié le 9 Octobre 2009)

Paul Féval, La fée des grèves, Hachette, 1952, 251p. 
Edition originale, 1850.

Ce titre a attiré mon attention, car il appartient aux récits bretons de Féval. Il n'a pas été réédité récemment, mais on peut le trouver en bibliothèque ou chez un bouquiniste.

En 1450, le duc François de Bretagne se rend en pèlerinage au Mont-Saint-Michel après la mort de son frère M. Gilles. Mais Hue de Maurever, l'écuyer de Gilles, accuse le duc de fratricide. Pourchassé par les hommes du duc, Hue se réfugie à Tombelaine et trouve l'appui de sa fille Reine et d'Aubry de Kergariou.


Sur un rythme enlevé, ce livre nous plonge dans la Bretagne du XVème siècle... dans l'esprit romanesque des romans du XIXème siècle ! On y retrouve des intrigues politiques, des combats, et des histoires d'amour, bien sûr !  On y découvre également des personnages passionnés, de courageux chevaliers et de traîtres sans scrupule, sans oublier une note comique, apportée par le frère Bruno, un grand bavard qui connaît nombre d'histoires ! Mais les personnages féminins, Reine de Maurever et Simonette ne sont ni effacés ni trop mièvres,  ce qui est appréciable.
L'originalité de ce livre est de mêler le roman, l'histoire et les légendes bretonnes. Féval adopte un ton de conteur et  insère dans son récit une soirée de veillée; naturellement, l'un de ses personnages raconte  la légende de la fée des grèves qui hante la baie du Mont-Saint-Michel. Ces petits récits ajoutent une touche de mystère qui me plaît beaucoup. "La grève, comme un magique miroir, trahit alors les secrets d'un monde qui n'est pas le monde des hommes." 
Paul Féval offre de très belles descriptions de la baie du Mont-Saint-Michel, poétiques et imagées, mais qui ne ralentissent jamais le rythme du récit. Celle de la traversée de la baie dans la brume, de Tombelaine à l'abbaye, est particulièrement réussie.

Très bon feuilletoniste, doué d'une grande aisance d'écriture, Paul  Féval s'adresse parfois directement au lecteur. Il a également le bon goût de ne pas se prendre au sérieux, ce qui rend la lecture encore plus agréable. Enfin, on comprend bien tout son attachement à la Bretagne ; et même quand il se moque un peu du caractère breton, il le fait toujours avec tendresse.
Mais pour régler la question géographique, je cite le dicton que Féval rappelle :
"Li Couësnon a fait folie:
Si est le mont en Normandie..."
(Le Couesnon est une rivière dont le cours s'est déplacé au fil des siècles.)

Pour l'anecdote...
"On dit que parfois, quand le vent du nord-ouest laboure profondément les eaux de la baie, on dit que l'oeil du matelot découvre d'étranges mystères entres les deux monts et les îles Chaussey. Ce sont des villages entiers, ensevelis sous les flots, des villages avec leurs chaumières et le clocher de leur église. Des villages dont les noms sont: Bourgneuf, Tommen, Saint-Etienne-en-Paluel, Saint-Louis, Mauny, Epinac, La Feillette, et d'autres encore. Dans les villages noyés dont les cadavres pâles gisent dans les sables avec les débris des naufrages et les grands troncs de la forêt de Scissy. L'océan a mis des siècles dans sa lutte sans pardon contre la pauvre terre de Bretagne. L'océan, vainqueur, dort maintenant sur le champ de bataille."

Féval précise qu'il existe des sources de l'existence de ces villages, et l'un d'eux m'a fait sourire. Mon nom ne vient pas de ce bourg englouti, ma famille paternelle est originaire de la région de Saint-Brieuc.

Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin

(Publié le 15 Juillet 2009)
Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, 1ère édition 1835, Folio, 440p.
Madeleine de Maupin, travestie en homme par curiosité, séduit D'Albert, jeune romantique, et sa maîtresse Rosette.
Je ne détaillerai pas l'importance de ce roman, et plus particulièrement de sa préface, dans l'histoire littéraire... un trop vaste sujet !
Sur la forme...  c'est Théophile Gautier ! Ce roman se lit comme de la poésie ; on le savoure, on prend le temps de se délecter de la beauté du style, des descriptions, des images. A moins de ne jurer que par les styles épurés, il est difficile de rester insensible au talent de Gautier pour décrire un lieu ou une ambiance, restituer une émotion. Or, les sentiments sont l'essence même de ce roman, à la construction originale, puisque des scènes dialoguées sont intégrées à la forme épistolaire. Les points de vue croisés des trois personnages révèlent au lecteur le jeu des apparences et des non-dits.

Dans la première partie, Gautier livre les lettres de D'albert.
On découvre un jeune homme oisif, épris d'amour idéal et influencé par la représentation de la beauté dans l'art. Personnage égocentrique (et même exaspérant d'un point de vue féminin !), il découvre les jeux de séduction et a conscience de ses excès: 
"Je m'écoute trop vivre et penser (...) le bruit de l'action ferait envoler cet essaim de pensées oisives qui voltigent dans ma tête et m'étourdissent du bourdonnement de leurs ailes; au lieu de poursuivre des fantômes, je me colletterais avec des réalités; je ne demanderais aux femmes que ce qu'elles peuvent donner: - du plaisir - et je ne chercherais pas à embrasser je ne sais quelle fantastique idéalité parée de nuageuses perfections". Et Rosette lui en fait le reproche: "Vous vous êtes trompé vous-même. Vous avez pris un goût pour de l'amour, et du désir pour de la passion, la chose arrive tous les jours." (N'est-ce pas... ?) Quand D'Albert rencontre Madeleine/Théodore, sa vision de l'amour est bouleversée, car il trouve la perfection en "lui" qu'il devine "Elle".
Madeleine, enfermée dans les convenances de son époque, désire connaître la réalité qui lui est cachée. Sur les hommes, elle écrit : "Leur existence réelle nous est aussi parfaitement inconnue que s'ils étaient des habitants de Saturne ou de quelques planètes à cent millions de lieues de notre boule sublunaire: on dirait qu'ils sont d'une autre espèce, et il n'y a pas le moindre lien intellectuel entre les deux sexes ; les vertus de l'un font les vices de l'autre, et ce qui nous fait admirer l'homme nous fait honnir la femme."
Les réflexions sur l'éducation des femmes m'ont beaucoup intéressée. Madeleine est intelligente, curieuse, spirituelle. Elle a également une vision idéale de l'amour, fusionnelle, dirions-nous aujourd'hui. Pourtant, à la fois fascinée et déçue par son expérience, elle reste profondément troublée: "En vérité, ni l'un ni l'autre de ces deux sexes n'est le mien; je n'ai ni la soumission imbécile, ni la timidité, ni la petitesse des femmes; je n'ai pas les vices des hommes, leur dégoûtante crapule et leurs penchants brutaux : je suis d'un troisième sexe à part qui n'a pas encore de nom; au-dessus ou au-dessous, plus défectueux ou supérieur; j'ai le corps et l'âme d'une femme, l'esprit et la force d'un homme, et j'ai trop ou pas assez de l'un et de l'autre pour me pouvoir accoupler avec l'un d'eux."

Madeleine séduite par D'Albert et Rosette, rompt le trio amoureux, et Gautier laisse l'évolution de ses personnages en suspens.
Lyrique, romantique, l'histoire même de ce trio amoureux est toute symbolique.

Pourtant, j'ai été surprise en réalisant que le propos de Gautier restait pertinent aujourd'hui. Les réflexions sur le désir, l'amour, les codes et l'identité ne sont pas si désuètes ;  la quête d'idéal est largement entretenue par toutes les formes d'art et nous influence toujours.

Théophile Gautier, Récits fantastiques

(Publié le 15 Juillet 2009)
Théophile Gautier, Récits fantastiques, 1831-1856.

Plusieurs éditions de poche réunissent les nouvelles fantastiques de Théophile Gautier, notamment Gallimard et Flammarion pour les plus volumineuses.

Après Mademoiselle de Maupin, j'avais envie de rester dans le rythme poétique de Gautier et j'ai relu quelques nouvelles fantastiques, avec beaucoup de plaisir. Chez Gautier, le fantastique est fait d'onirisme dans des ambiances antiques ou gothiques. Les personnages se perdent dans la confusion du rêve, de l'illusion. Ils se coupent de la réalité, mais le retour brutal à la vie quotidienne peut les conduire à la mort ou à la folie. Les chutes sont souvent ironiques et cruelles, notamment quand les personnages sont victimes de la jalousie d'un être démoniaque, comme dans "Onuphrius" et "Deux acteurs pour un rôle".
Gautier traduit avec beaucoup de talent le passage subtil du doute au fantastique ; confrontés à "l'extraordinaire", ses personnages sont fascinés, captivés, car l'élément irréel prend souvent la forme d'une femme.
"La morte amoureuse", l'histoire d'un religieux séduit par une femme vampire, en est l'exemple le plus connu.  On retrouve le thème de la séduction exercée par l'image d'une femme imaginaire ou surgissant du passé dans d'autres contes: "Le pied de la momie", "La cafetière" ou encore "Arria Marcella, où Gautier offre de très belles descriptions de Pompéi. Dans ces nouvelles, la fascination transcende la peur, et les personnages se laissent porter vers leurs rêves.
Si le fantastique n'est pas incarné par une femme, l'amour reste un élément déterminant dans l'acceptation, la résignation.
Dans "Avatar", Octave de Sarville s'éprend de  la comtesse Labinska qui vit un amour parfait avec Olaf, son époux.  Profondément malheureux, il accepte sans hésiter l'expérience proposée par le docteur Charbonneau, adepte des pratiques brahmaniques, et plus mage que médecin. On retrouve ici le monde de l'illusion, les influences orientalistes et un élément surnaturel non ambigu.
Dans "Jettatura", Paul D'Aspremont séjourne à Naples où il retrouve miss Ward qu'il espère épouser. Mais la population, superstitieuse, le croit "jettatore", capable de porter malheur, à cause de son physique particulier et de son regard étrange.
Comme Paul croise son rival : "Les fibrilles jaunes se tortillaient sous la transparence grise de ses prunelles comme des serpents d'eau dans le fond d'une source".
Influencé par ces croyances, Paul finit par douter: "L'esprit humain, même le plus éclairé, garde toujours un coin sombre, où s'accroupissent les hideuses chimères de la crédulité, où s'accrochent les chauves-souris de la superstition. La vie ordinaire elle-même est si pleine de problèmes insolubles, que l'impossible y devient probable. On peut croire ou nier tout: à un certain point de vue le rêve existe autant que la réalité."
Et c'est bien cet aspect qui semble au coeur du fantastique de Gautier: l'incapacité à différencier le rêve de la réalité.

Romain Gary, L'angoisse du roi Salomon

(Publié le 8 Juillet 2009)
Romain Gary/ Emile Ajar, L'angoisse du roi Salomon, Mercure de France, 1979, folio, 1987, 350p.
Jean, chauffeur de taxi, fait la connaissance de Salomon, ancien roi du prêt-à-porter, qui l'engage dans son entreprise d'aide aux "oubliés. Jean rencontre alors mademoiselle Cora et devine peu à peu la raison de l'angoisse du roi Salomon.

Dans ce roman, l'humour, qualifié d'arme d'auto-défense, est omniprésent, et grâce à cette arme, Romain Gary aborde les thèmes qui le préoccupent : la vieillesse, la mort, l'amour, la solitude.
L'histoire de Monsieur Salomon et de Mademoiselle Cora est terrible ; séparés par la guerre, les deux amoureux sont fâchés depuis près de quarante ans. Pourtant, leur entêtement, leur attitude parfois puérile, conduisent à des situations à la fois drôles et touchantes. Tous deux acceptent leur âge, par obligation... mais ne se résignent pas à correspondre aux clichés qui s'y rattachent. Jean les observe et devient leur médiateur.
Comme dans La vie devant soi, Romain Gary choisit un narrateur particulier, très attachant, qui est confronté au décalage entre sa personnalité et l'image que son physique inspire, ici, celle d'un truand sorti d'un film des années Cinquante. Marginal, Jean est touché par la démarche de M. Salomon qui vient en aide aux "oubliés", les personnes seules, les exclus, ceux qui n'intéressent plus personne. Jean les imagine comme une espèce menacée, des goélands englués dans une marée noire ou des bébés phoques.
Le livre est ancré dans son époque, avec des références au passé, notamment à la Seconde guerre mondiale, par l'histoire de Salomon et de Cora, et par les réflexions de l'exécrable Tapu, ancien collabo.
Cependant, beaucoup de problèmes soulevés par Gary sont encore actuels : l'exclusion, l'écologie, le "prêt à porter" appliqué à la pensée, et la difficulté de s'adapter au monde contemporain.
Gary pose ces thèmes dès les premières pages du livre, quand l'un des employés de M. Salomon reçoit Jean et lui explique : "Autrefois, on pouvait s'ignorer. On pouvait garder ses illusions. Aujourd'hui, grâce aux médias, au transistor, à la télévision surtout, le monde est devenu excessivement visible. La plus grande révolution des temps modernes c'est cette soudaine et aveuglante visibilité du monde. Nous en avons appris plus long sur nous-même, au cours des dernières trente années qu'au cours des millénaires, et c'est traumatisant. Quand on a fini de se répéter, mais ce n'est pas moi, ce sont les Nazis, ce sont les Cambodgiens, ce sont les... je ne sais pas moi, on finit tout de même par comprendre que c'est de nous qu'il s'agit. De nous-même, toujours, partout. D'où culpabilité (...) Ce que je crains, c'est un processus de désensibilisation, pour dépasser la sensibilité par l'endurcissement, ou en la tuant par le dépassement, comme les Brigades rouges. Le fascisme a toujours été une entreprise de désensibilisation."

Or, Jean est un personnage qui éprouve de la compassion et un amour qui s'étend sur toutes les personnes qu'il croise, car il ne peut le donner à une seule.

"Quand on aime comme on respire, ils prennent tous ça pour une maladie respiratoire." pense-t-il.

Il souffre d'une trop grande sensibilité au point de vouloir s'en débarrasser, ou à défaut, de fixer les sentiments dans les définitions du dictionnaire. Il développe une obsession pour les définitions exactes, afin de se les approprier et de les traduire dans son propre langage. Le stoïcisme analysé par Jean : "C'est quand on a tellement peur de tout perdre, qu'on perd tout exprès pour ne plus avoir peur. C'est ce qu'on appelle l'angoisse, mademoiselle Cora, plus connu comme pétoche". Il pose un regard naïf sur le monde, se révolte contre l'absurdité, les conventions, la bêtise, l'oubli. Ses  réflexions prêtent à sourire et à s'interroger. Pourtant, Jean reste lucide et comprend bien que cet intérêt pour les autres masque son propre malaise. Il crée des liens de dépendance, qu'il sait destructeur, mais ne sait plus comment les rompre.

Si la référence à La vie devant soi est directe, puisque Gary cite le film, celle à La Promesse de l'aube est plus subtile. Jean dit à mademoiselle Cora que l'amour est ce qui manque à tous "C'est même pour ça que les mères donnent tant de tendresse à leurs enfants, pour que plus tard ils aient de bons souvenirs."

Et pour Jean et Salomon, la réponse à l'angoisse, c'est l'amour d'une femme, naturellement !
Moins bouleversant que La vie devant soi, sans doute parce que le roman laisse le lecteur sur un note optimiste, ce roman de Gary/Ajar reste à découvrir !

C'est en lisant l'avis d'Isil, qui a reçu ce roman par une chaîne du livre, que j'ai réalisé que ce roman était toujours dans ma PAL.

Romain Gary, L'orage

(Publié le 8 Juillet 2009)
Romain Gary, L'orage, éditions de L'Herne, 2005. Le livre de poche, 2009, 158p.
Présentation de l'éditeur

Ce recueil réunit des nouvelles écrites par Romain Gary entre 1935 et 1967, depuis lors introuvables car éparpillées dans diverses revues aujourd'hui disparues : " L'Orage " (1935), " Une petite femme " (1935), " Géographie humaine " (1943), " Sergent Gnama " (1946), " Dix ans après ou la plus vieille histoire du monde " (1967), ainsi que " Le Grec " et " A bout de souffle " (1970) restées à ce jour inédites. Ces textes contiennent déjà en germe l'obsession de Romain Gary pour les thèmes du dédoublement, de la fuite et du suicide, qui poursuivront l'écrivain jusqu'à la fin de sa vie.



L'orage réunit des nouvelles et deux débuts de romans, traduits de l'anglais, deux textes riches mais inachevés, hélas. C'est assez difficile de parler  de nouvelles si variées, écrites sur une longue période. Je pense que ce recueil posthume est surtout intéressant dans une approche générale de l'oeuvre de Gary. J'ai lu une dizaine de ses romans, mais je n'entrerai pas un débat Gary/Ajar (j'apprécie les deux) et je reprendrai sans doute ce livre lorsque j'en aurai lu davantage.
Ici, on retrouve à la fois le style de Gary et celui de Gary/Ajar. Dans quatre textes, Gary évoque la guerre et son passé dans l'aviation. Il s'agit de courtes nouvelles, sombres, d'une écriture sobre et pudique, qui prennent la forme d'un hommage à ses compagnons disparus.
"A bout de souffle", début de roman,  est le texte le plus troublant du recueil. A la première personne, dans un style à la fois drôle et grinçant, Gary raconte les dernières heures d'un homme qui a décidé de mourir. Ce texte peut  être lu comme une nouvelle ; Gary donne suffisamment de détails sur le personnage principal et la fin peut s'assimiler à une chute.
En revanche, "Le Grec", dont l'action se déroule sous la dictature des Colonels, est un véritable début de roman qui se termine de façon brutale, et  il est regrettable que Gary l'ait abandonné.
Les thèmes de l'amour et de la mort sont très présents dans ce recueil et on retrouve des interrogations communes à d'autres personnages de Gary:
"Il est tout à fait possible que l'homme soit un concept romantique et poétique, une création artistique qui ne supporte pas d'être confronté à la réalité". (A bout de souffle)
"Toutes les fois qu'un imbécile lui demandait "Tu fais quoi dans la vie, le môme?", il savait qu'il était temps de déguerpir, et sans traîner. C'est une drôle de question, d'ailleurs, tu fais quoi dans la vie? Vous l'a-t-on déjà posée? C'est une question qui vous donne la réelle impression que le seul fait de vivre ne suffit pas; elle met la vie en minorité si l'on peut dire, elle la relègue au deuxième rang, comme si ce n'était pas assez d'être vivant, comme s'il fallait encore payer un tribut." (Le Grec)
A découvrir par curiosité, pour les lecteurs qui ont déjà lu Gary.

Marcel Aymé, Le vin de Paris

(Publié le 22 Mai 2009)
Marcel Aymé, Le vin de Paris, folio, 245p. 1ère édition, Gallimard 1947.
J'ai beaucoup aimé ces nouvelles, cette approche psychologique complexe, subtile. Proche du contexte qu'il décrit, Marcel Aymé traduit la confusion d'une époque mais parvient à introduire une distance grâce à l'humour ou à des éléments fantastiques. Drôles ou acerbes, ces textes nous amènent à entrevoir une ambiance, un état d'esprit, et à nous interroger.

La traversée de Paris, film de Claude Autant-Lara, sorti en 1956, avec Jean Gabin (Grandil) et Bourvil (Martin), est adapté d'une nouvelle de ce recueil. 
Ce classique est marquant, notamment parce qu'il aborde la Seconde Guerre mondiale sous l'angle du marché noir et de la vie quotidienne. La chute est différente, et le texte est bien plus sombre que le film,  lissage sans doute expliqué par les sensibilités du public, et que j'avais déjà relevé pour Le chemin des écoliers.
Certaines scènes sont reprises à l'identique, comme celle des cafetiers et cette réplique célèbre: "Cinquante ans chacun. Cinquante ans de conneries !".
On retrouve également : " Monsieur Jamblier, 45 rue de Poliveau, pour moi, c'est mille francs ! Et bien sûr, on entend en écho la voix de Jean Gabin.
Les notions d'illégalité, de bien et de mal, sont au coeur de cette nouvelle. Marcel Aymé précise pour Jamblier: "Comme tout le monde, il savait d'expérience que les hommes sont assez portés sur la vertu pour la transporter à l'intérieur même de leur mauvaises actions et asseoir leurs turpitudes sur des bases honnêtes."
Martin est le personnage le plus ambigu. Il se trouve "trop sage", mais il "ne voyait rien d'immoral ni de scandaleux dans le trafic clandestin et ses bénéfices réputés exorbitants. Le vol et l'illégalité était à ses yeux choses distinctes."
Grandgil voit cette traversée comme un spectateur ; il la vit presque comme un jeu. Les deux personnages se découvrent sans réellement se comprendre. Ils sont à l'image de cette population parisienne qui tente de survivre, de composer avec leur conscience pendant l'Occupation. L'humour est présent dans la nouvelle comme dans le film, mais Marcel Aymé opte pour un ton plus grinçant.

Le marché noir est également le sujet d'un autre texte, Le faux policier. Un  comptable endosse un uniforme de policier. Il extorque de l'argent à des criminels pour subvenir aux besoins de sa famille. Les circonstances de la guerre l'amènent à douter de la notion de morale. "Quand on s'est écarté une fois du chemin de la justice, on n'y rentre jamais qu'en titubant sous le poids de ses iniquités".
L'indifférent est la nouvelle la plus courte et la plus glaçante, effet renforcé par une narration à la première personne d'un criminel froid, sans remord, mais non dénué d'une certaine sensibilité.

Les cinq autres textes traitent des mêmes thèmes. Marcel Aymé utilise le conte, les symboles, et le fantastique pour évoquer les années de privations et le contexte qui fait basculer les personnages. La notion de morale est omniprésente, non comme une leçon, mais comme un questionnement, et avec l'ironie ou le cynisme de Marcel Aymé.
Dans La grâce, Duperrier, homme très pieux, est doté d'une auréole. Sa femme le pousse à commettre tous les péchés pour se débarrasser de cet accessoire gênant. Là encore, les personnages de Marcel Aymé ne sont absolument pas manichéens. "Duperrier se laissait aller à de nouveaux péchés sans trop savoir s'il agissait pour le bien de sa femme ou s'il cédait à son propre penchant".
Dans La bonne peinture, Marcel Aymé imagine qu'un peintre a le don de créer des tableaux qui nourrissent les spectateurs.
Dermuche est condamné à mort, mais le jour de l'exécution, il est transformé en nouveau-né.
La fosse aux péchés, la nouvelle suivante, aborde également la culpabilité et le pardon. L'intérêt principal de ce texte, est la personnification des péchés ; humains ou monstres, ces portraits sont très imagés, symboliques et drôles.

Emile Gaboriau, La corde au cou

(Publié le 14 Mai 2009)
Emile Gaboriau, La corde au cou, éditions du masque, coll. labyrinthe, 2004, 670  (1ère parution, 1873)
Présentation de l'éditeur
Une nuit de juin 1871, le maire de Sauveterre en Saintonge est averti que le château de Valpinson est en feu et que son propriétaire, le, comte de Claudieuse, a été grièvement blessé... Un jeune paysan un peu simplet a cru reconnaître en l'agresseur du comte, Jacques de Boiscoran, un propriétaire voisin qui se retrouve bientôt en prison. La défense de l'inculpé s'organise et un jeune avocat parisien, Manuel Folgat, se persuade rapidement de l'innocence de l'accusé. Il découvre cependant le passé du jeune homme, uni par un lien secret avec la Comtesse de Claudieuse. Celle-ci ayant appris quelque temps plus tôt que Jacques venait de se fiancer avec la jolie Denise de Chandoret, a exigé de récupérer ses lettres d'amour. Un rendez-vous avait été fixé près de Valpinson, le soir du drame... Comme toujours chez Gaboriau, après la patiente et envoûtante recherche de la vérité, le drame se dénoue rapidement, libérant du même coup le lecteur des sortilèges d'un récit des plus noirs.

Roman policier, histoires de passion et d'amour, réflexions sur la justice, ce livre de plus 600 pages m'a semblé très court !
Le style d'Emile Gaboriau a évolué depuis Dossier 113 et L'affaire Lerouge.  Dans La corde au cou, dont le rythme est plus rapide, l'intrigue est essentiellement construite autour de scènes dialoguées, entrecoupées de courtes descriptions et de quelques explications sur le passé des personnages.

Mais là encore, aux crimes sensationnels, Emile Gaboriau préfère les drames familiaux. Comme dans ses romans précédents, le crime est l'occasion d'observer la société dans la sphère privée, où l'on découvre les secrets, les passions, les querelles personnelles et les antagonismes politiques.
Ce roman est plus judiciaire que policier. Gaboriau adopte rapidement le point de vue de l'inculpé mais il maintient le suspens, car si Jacques de Boiscoran est innocent, il reste à trouver le coupable, naturellement !
Ce roman nous montre les rouages de l'instruction, de la découverte du crime, au verdict des assises. J'ai eu l'occasion d'étudier l'histoire judiciaire, et les réflexions des personnages de Gaboriau sur la justice m'ont beaucoup intéressée. Or, les nombreuses interrogations soulevées par l'auteur dépassent le cadre d'une époque. Emile Gaboriau aborde le pouvoir du juge d'instruction, le rôle des preuves, en particulier celui des témoignages et de l'expertise médicale, l'importance des rumeurs et de l'opinion publique dans les accusations et les verdicts. "L'opinion s'impose à tous et, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, elle poursuit les jurés jusque dans la salle de leurs délibérations..."dit maître Folgat. Gaboriau insiste beaucoup sur les droits de la défense, l'un des propos essentiels de ce roman.  On ne suit pas d'enquêteur, mais un jeune avocat parisien reste proche de ce rôle.
Emile Gaboriau pointe également du doigt la faillibilité des magistrats, qui font des verdicts une "question personnelle", selon l'auteur, un échec ou une victoire pour leur carrière.
Gaboriau dresse le portrait d''un juge d'instruction ambitieux. Se fiant aux évidences, Daveline se persuade rapidement de la culpabilité de Jacques qui est pourtant son ami. Si Jacques est innocent, la négligence du juge apparaît au grand jour. Angoissé à cette idée, Daveline instruit à charge pour protéger sa carrière. "Vainement il objectait qu'il n'avait fait que son devoir. On lui répondait, si même on daignait lui répondre, qu'il est de ces maladresses éclatantes, de ces erreurs scandaleuses qu'un magistrat ne doit pas commettre, et que, pour la gloire de la justice et dans l'intérêt de la magistrature si violemment attaquée, mieux vaut, en certaines circonstances, laisser un coupable impuni qu'emprisonner un innocent". Je vous laisse y réfléchir...
Ce juge est un peu caricatural, sans doute, comme les autres personnages du roman, mais Gaboriau peut ainsi jouer sur l'affrontement des personnalités dans des scènes très théâtrales qui permettent des effets comiques. Ainsi, au début du roman, le médecin et le juge se disputent la priorité pour parler au Comte de Claudieuse. L'interrogatoire se déroule sur fond de querelle, alors que le médecin pratique une opération sur une victime consciente !
Emile Gaboriau a également eu la bonne idée de présenter le procès à travers l'article du journal local. Le lecteur suit le jeu des questions/réponses entre le président de la cour, l'accusé et les témoins, ainsi qu'un extrait des plaidoiries et des réquisitions. Il n'a sans doute pas été difficile pour Gaboriau, chroniqueur judiciaire, de rédiger cette partie. Il lui donne un rythme rapide, très prenant et réaliste.

George Sand, Laura. Voyage dans le cristal...

(Publié le 2 Mai 2009)
George Sand, Voyage dans le cristal, Le Rocher, collection Motif, 2007, 236p.
Présentation de l'éditeur : extrait de la préface.
L'intérêt de Sand pour le fantastique est bien antérieur à la dernière décennie de sa vie. Il se manifeste dès 1839 par un "Essai sur le drame fantastique", important pour sa définition de l'univers fantastique: "Ni en dehors, ni au-dessus, ni en dessous, il est au fond de nous." Les trois contes présentés ici "Laura ou Voyage dans le cristal" (1865), "L'Orgue du Titan" (1876), "Le Géant Yéous" (1873) -, sont fantastiques au sens propre par le rôle ambigu assigné au supernaturel, déroutant pour la raison. Avant même d'en arriver à la conclusion que le surnaturel est dans l'homme, George Sand s'était montrée novatrice en refusant de croire que les hallucinations "sont uniquement l'ouvrage de la peur". Jusqu'ici, nul critique ne paraît s'être avisé que, précurseur de Jean Giono et du réalisme champêtre, de l'écologie, du féminisme, George Sand était aussi précurseur du récit fantastique moderne.

"Laura. Voyage dans le cristal"
Alexis travaille avec son oncle Tungsténius au conservatoire d'histoire naturelle de Fischausen. Il aime sa cousine Laura, promise à un autre, et décide de suivre Nasias, un curieux visiteur, dans une étrange expédition pour découvrir la porte d'un "souterrain enchanté"...
Dans cette nouvelle de plus de 130 pages, texte original et moins connu,  George Sand offre un voyage, à la frontière entre le rêve et le fantastique, où l'on peut saisir l'influence d'Hoffmann et de Jules Verne.
À la recherche de Laura, Alexis se perd dans un monde onirique qu'il croit apercevoir dans les pierres et les gemmes. Les descriptions des minéraux et des paysages sont magnifiques et d'une grande poésie. 
Par ses personnages, George Sand livre également des réflexions sur l'art, la science, et le raisonnement. 
L'oncle Tungsténius : "Le soleil de l'intelligence, mon enfant, c'est le raisonnement (...) L'homme ne vit pas seulement de pain, mon ami ; il ne vit au complet que par le développement de ses facultés d'examen et de compréhension".
L'oncle Nasias : "L'homme est bien un enfant, me dit-il. L'étude et l'examen de la nature ne lui suffisent pas. Il faut que l'imagination lui fournisse des légendes et des fictions puériles, tandis que le merveilleux pleut sur lui du ciel sans qu'aucun magicien s'en mêle."
Le goût de George Sand pour la nature n'en est pas moins absent.
Nasias "T’imagines-tu par hasard que j’aie fait tant de dépenses et affronté tant de périls pour enrichir pendant quelques jours cette sotte espèce humaine qui ne sait que dévaster et stériliser les plus riches sanctuaires de la nature ? Nous n’aurions pas seulement une poignée d’hommes ici durant un mois sans qu’ils fissent disparaître ces rares et curieuses espèces animales et détruisissent les belles essences des forêts, au lieu de les ménager. L’homme est un animal plus malfaisant que tous les autres".
Une image de l'artiste donnée par Alexis, lorsqu'il confie le manuscrit de son histoire.
"L'artiste est né voyageur ; tout est voyage pour son esprit, et, sans quitter le coin de son feu ou les ombrages de son jardin, il est autorisé à parcourir tous les chemins du monde. Donnez-lui n'importe quoi à lire ou à regarder, étude aride ou riante : il se passionnera pour tout ce qui lui sera nouveau. Il s'étonnera naïvement de n'avoir pas vécu dans ce sens-là, et il traduira le plaisir de sa découverte sous n'importe quelle forme, sans avoir cessé d'être lui-même. Pas plus que les autres humains, l'artiste ne choisit son genre de vie et la nature de ses impressions. Il reçoit du dehors le soleil et la pluie, l'ombre et la lumière, comme tout le monde. Ne lui demandez pas de créer en dehors de ce qui le frappe. Il subit l'action du milieu qu'il traverse, et c'est fort bien fait, car il s'éteindrait et deviendrait stérile le jour où cette action viendrait à cesser."

"L'Orgue du Titan" raconte l'errance d'un musicien et de son élève dans les montagnes, en pleine nuit. Ici, l'élément surnaturel relève moins du merveilleux et se rapproche d'une hallucination auditive. "Mais l'hallucination est contagieuse et celle du professeur me gagna d'autant mieux que j'avais peur de voir ce qu'il voyait." Puis George Sand réintroduit un aspect fantastique qui trouble le lecteur.

Dans
"Le géant Yéous," Miquel vit avec sa famille dans une clairière en montagne, quand un effondrement détruit sa maison et laisse son père estropié. Devenu jeune adulte, Miquel entreprend de déblayer la clairière, mais le géant de pierre complique ses projets en s'écroulant à nouveau.
Miquel pense s'opposer à une forme de fatalité et refuse d'y céder. Sans se laisser décourager par les obstacles ou la peur de phénomènes étranges, il s'acharne et fait preuve d'une grande détermination.
Mais est-ce une hallucination ou l'intervention du géant Yéous?  Là encore, George Sand reste à la frontière de la réalité et du fantastique, dans une confrontation décrite avec une grande subtilité.

Irène Némirosvky, Suite française

(Publié le 12 Février 2009)
Irène Némirovsky, Suite française, Denoël, 2004, et folio, 2006, 573 p. Prix Renaudot 2004
Présentation de l'éditeur
Écrit dans le feu de l'Histoire, Suite française dépeint presque en direct l'exode de juin 1940, qui brassa dans un désordre tragique des familles françaises de toute sorte, des plus huppées aux plus modestes. Avec bonheur, Irène Némirovsky traque les innombrables petites lâchetés et les fragiles élans de solidarité d'une population en déroute. Cocottes larguées par leur amant, grands bourgeois dégoûtés par la populace, blessés abandonnés dans des fermes engorgent les routes de France bombardées au hasard… Peu à peu l'ennemi prend possession d'un pays inerte et apeuré. Comme tant d'autres, le village de Bussy est alors contraint d'accueillir des troupes allemandes. Exacerbées par la présence de l'occupant, les tensions sociales et les frustrations des habitants se réveillent…
Roman bouleversant, intimiste, implacable, dévoilant avec une extraordinaire lucidité l'âme de chaque Français pendant l'Occupation, enrichi de notes et de la correspondance d'Irène Némirovsky, Suite française ressuscite d'une plume brillante et intuitive un pan à vif de notre mémoire.

Quand ce roman est sorti, je n'avais pas particulièrement envie de me plonger dans cette période de l'histoire. J'ai donc préféré attendre un meilleur moment. Mais je vous conseille de lire la préface et les annexes, car l'histoire de ce livre est bouleversante. Le dossier qui accompagne cette édition de poche permet de mieux cerner le projet d'Irène Némirovsky. Déportée en 1942, elle n'a pas pu terminer cette longue fresque en cinq parties ; Suite française ne comporte que les deux premières... alors, bien sûr, les portraits restent inachevés, mais les notes de l'auteur laissent entrevoir le destin des personnages.

La première partie, "Tempête de juin", est un chassé-croisé entre plusieurs personnages qui fuient la capitale, menacée par l'avancée des Allemands. Irène Némirovsky décrit la stupeur, l'effroi et l'incrédulité ; les populations parviennent difficilement à croire que la guerre est déjà perdue.  Péricand, image du bourgeois parisien, dit à sa femme:  "Je vous parle, je vous entends, nous décidons d'abandonner notre maison, de nous enfuir sur les routes, et je ne puis croire que cela soit REEL". Plus tard, dans un village sur les routes de l'exode : "Voyons, il ne sont pas venus si loin en 14", dit le gros pharmacien en hochant la tête, et tous approuvèrent comme si le sang versé en 14 eût formé un mystique barrage opposé à l'ennemi pour l'éternité."
L'auteur alterne scènes de guerre, dont une particulièrement émouvante sur un bombardement,  et  scènes de la vie quotidienne, pour accentuer le décalage entre les deux et montrer le désarroi des personnages. Elle décrit ainsi leur vie, comme dans un cauchemar. 
Dans ces  histoires, le lecteur découvre les générations de l'Entre-deux-guerres qui, après les drames de 14, tentent de résister aux bouleversements économiques et sociaux des années 30. C'est tout cet esprit "Troisième république" que l'auteur nous dépeint avec beaucoup de réalisme.

"Dolce" décrit la vie sous l'Occupation en 1941. On retrouve certains personnages de la première partie, au moins par des allusions. Mais Irène Némirovsky nous montre toute l'ambiguïté de la situation en ce début de guerre.
Lucile, personnage central, vit avec sa belle-mère dans le bourg de Bussy. Elle est mariée à un homme infidèle qui est prisonnier en Allemagne, et les deux femmes sont obligées d'accueillir un officier Allemand. Cet homme trouble Lucile, mais il est l'ennemi, et dans cette petite communauté, les convenances et les rumeurs ont un poids considérable. Le rapprochement est à la fois inévitable et impossible ; la sympathie ne peut atténuer la haine. "Un soldat ennemi ne semblait jamais seul - un être humain vis-à-vis d'un autre - mais suivi, pessé de toutes parts par un peuple innombrable de fantômes, ceux des absents et des morts." pense Lucile.
Irène Némirovsky ajoute: "La guerre... oui, on sait ce que sait. Mais l'occupation en un sens c'est plus terrible, parce qu'on s'habitue aux gens; on se dit : "ils sont comme nous autres après tout", et pas du tout, ce n'est pas vrai. On est deux espèces différentes, irréconciliables, à jamais ennemis" songeaient les Français."
L'auteur dresse les portraits subtils de personnages qui sont loin d'être manichéens. La proximité des événements lui permet de rester proche de la réalité quotidienne. Exilée elle-même, Irène Némirovsky s'intéresse bien plus à la psychologie des personnages qu'à des développements politiques. Or, cette approche n'est pas si facile, car elle suppose d'observer avec lucidité le cynisme et la mesquinerie.

Comme dans Le maître des âmes, l’auteure montre des personnages qui se heurtent au destin et aux regards des autres. Chacun tente de se préserver, de s'adapter, de se justifier. Irène Némirovsky n'accable pas, elle offre au regard. 
Suite française est un roman inachevé et il convient de le lire comme tel. Dans un style très agréable et fluide, fourmillant de petits détails sur des attitudes révélatrices des codes sociaux, ce livre est un témoignage bouleversant sur son époque. Irène Némirovsky a le talent de mettre en lumière les mentalités des générations de l'Entre-deux-guerres sur lesquelles elle a déjà écrit ; mentalités de populations prises dans la tourmente de 40, et réflexion sur l'âme humaine, bien sûr.

Pendant toute ma lecture de "Tempête de juin", j'ai pensé à un certain nombre de récits, romans et films, notamment au film Le train, de Pierre Granier-Deferre, avec Romy Schnieder et Jean-Louis Trintignant, sorti en 1973, d'après un livre de George Simenon que j'ai maintenant très envie de lire.

Paul Guimard, Les choses de la vie

(Publié le 6 Novembre 2008)
Paul Guimard, Les choses de la vie, Denoël, 1967, éditions Folio, 1973, 150p.
Pierre est en retard à un rendez-vous. En voiture, il roule trop vite, en réfléchissant à toutes ces petites choses qui traversent l'esprit quand on est sur la route, des choses futiles, d'autres plus graves. Puis, c'est l'accident, et Pierre comprend peu à peu l'importance réelle de ces choses de la vie. "Je voudrais avoir, comme les animaux, l'instinct de mes besoins, tout deviendrait évident et facile, au lieu de balancer entre l'impatience des désirs superficiels et la recherche confuses des besoins profonds."
La première partie du livre est consacrée à l'accident. Par les pensées de Pierre, Paul Guimard nous montre l'absurdité de ces situations terribles où tout bascule en quelques secondes, par un concours de circonstances, parfaitement logique, mais qui place face à ce grand mystère du hasard.
Pierre voit arriver l'accident, il sait qu'il ne pourra pas l'éviter; il le subit. Puis Paul Guimard laisse la première personne pour présenter les quelques minutes du drame, dans un très bel exercice de narration.
L'auteur nous replonge ensuite dans l'inconscient de Pierre, qui revoit l'accident, le revit, cherche à en analyser tous les détails.
"Je suis absolument dans mon droit mais je suis piégé. Je vais exactement un peu trop vite, la camionnette est exactement un peu trop de travers, le camion est exactement un peu trop prêt, la route est exactement un peu trop étroite. Et merde! Il n'y a pas une probabilité sur un million pour que tout tourne aussi mal, pas sur un milliard, et ça tombe toujours sur un type qui n'a rien à se reprocher, qui roule trop vite, d'accord, mais sans excès".
Et une question le hante, une question troublante car elle l'oblige à cerner sa responsabilité, non seulement dans l'accident, mais dans tous ses faits et gestes de la journée.
"Tout s'est joué en deux secondes, je voudrais savoir lesquelles"

Dans une deuxième partie, Pierre réagit, comprend la gravité de l'accident, le handicap probable. Il pense à son fils et s'adresse directement à lui.  Il réfléchit à nouveau, notamment aux changements qu'il devra accepter, à ceux qu'il voudra imposer, car son regard sur le monde est bouleversé. Et là, se mêlent sa vie et son accident, les choix, les dénis, les illusions. "On ne fait que projeter autour de soi son petit cinéma intime".
Enfin, Pierre accepte l'accident comme l'occasion d'une nouvelle chance : l'homme qui sortira de l'hôpital ne sera plus lui, mais son "jumeau à renaître" ; et celui-ci sera différent.
"Il sait désormais que chaque seconde peut-être la dernière. Tout le monde le sait mais une fois pour toute. Lui, au contraire, ne cesse de le savoir et là réside la différence. Il tire de cette proposition une dynamique et une morale".
Et pourtant, dans ce discours de prise de conscience, malgré le dégoût pour cet autre qu'il était, égoïste, insouciant, les questions sur le hasard le hantent encore.
Ce roman pourrait être une succession de clichés sur la vie, une morale "bien pensante", mais ce n'est absolument pas ainsi que je l'ai perçu. J'y ai vu  la douloureuse réflexion d'un homme qui comprend sa part de responsabilité dans son existence. Pourtant, ses pensées, parfois confuses, restent de vaines résolutions, et la fin du livre, l'histoire de la lettre à Hélène, clôt le roman sur une note moins optimiste que celle du film.
Voilà un livre impossible à poser avant de l'avoir terminé, un livre qu'on referme en pensant aux "choses de la vie"... Je crois avoir lu que Paul Guimard avait écrit ce roman après avoir été victime d' un accident.

J'ai voulu lire ce roman, adapté par Claude Sautet dans un film qui reste parmi mes préférés. Les personnes nées après la sortie du livre ont sans doute, comme moi, d'abord connu l'histoire grâce aux diffusions du film à la télévision. Claude Sautet adopte un point de vue plus large que celui du roman. En respectant le fil des pensées de Pierre, il enrichit son histoire de toute la partie qui concerne la relation avec Hélène.

Alexandre Dumas, La tulipe noire et Le capitaine Paul

(Publié le 22 Octobre 2008)
Alexandre Dumas, La tulipe noire, 1850. Le serpent à Plumes, collection Motifs, 2006, 375p.
Présentation de l'éditeur :
En 1672, Guillaume d'Orange prend le pouvoir en Hollande, profitant du massacre par le peuple des frères Jean et Corneille de Witt, accusés de tractations secrètes avec la France. Accusé à tort de trahison et condamné, le jeune Cornélius van Baerle (filleul de Corneille de Witt), continue de se livrer à sa passion des tulipes en essayant de créer une tulipe noire, dont la découverte sera récompensée par un prix de la société horticole de Harlem. Cet épisode tragique de la vie politique hollandaise sert de base à l'aventure de Cornélius, qui, depuis sa prison, va connaître deux histoires d'amour : l'une avec sa tulipe noire, supplantée petit à petit par celle avec Rosa, la fille de son geôlier. Extrêmement célèbre, ce remarquable ouvrage écrit en 1850 est considéré comme un récit à part dans l'œuvre de Dumas.
En effet, La tulipe noire est un récit à part, puisqu'il y ait beaucoup question de... tulipes et d'horticulture !
J'admets que ces passages ne m'ont pas toujours captivée. Malgré cela, je ne me suis pas ennuyée, car les personnages sont très attachants, comme toujours chez Dumas.
Cornélius, absorbé par sa passion, est parfois naïf, fataliste, très détaché de la tourmente politique dans laquelle il est entraîné bien malgré lui. Seule Rosa, belle figure féminine, courageuse et déterminée, parvient à le toucher réellement.
Pourtant, le personnage le plus intéressant est Boxtel, le rival de Cornélius, non dans le coeur de Rosa, mais dans l'horticulture. Boxtel donne même au roman un petit caractère de fable sur la jalousie. Cornélius et Boxtel sont des personnages proches au début du roman, mais l'amour sauve Cornélius, l'obsession perd Boxtel. Le talent du premier exaspère le second et le conduit peu à peu, par envie et frustration, à franchir toutes les limites.
"Alors, après la période d'admiration qu'il ne pouvait vaincre, il subissait la fièvre de l'envie, ce mal qui ronge la poitrine et qui change le coeur en une myriade de petits serpents qui se dévorent l'un l'autre, sources infâmes d'horribles douleurs" L'évolution de ses sentiments est, à mon avis, l'un des intérêts principaux de ce roman. Dumas la dessine avec cette force et cette vitalité qui caractérisent ses portraits. 

Le film de Christian-Jaque avec Alain Delon est inspiré par le roman, mais la fiche consacrée au livre dans la Bibliothèque de Dumas  précise que le réalisateur avait renoncé à une adaptation fidèle.

Alexandre Dumas, Le Capitaine Paul,1838. Editions de l'Aube, 2007, 260p.
Présentation de l'éditeur
Octobre 1779 : la frégate L'Indienne s'arrête en Bretagne, à Port-Louis. Déguisé, le capitaine Paul en descend. Sur le port, il rencontre Emmanuel d'Auray qui sur ordre du roi, veut lui confier le prisonnier Lusignan afin de le conduire à Cayenne. Le capitaine Paul accepte. En chemin, le bateau est attaqué par un navire anglais. C'est l'abordage mais L'Indienne en sort victorieuse. Et comme le prisonnier Lusignan a vaillamment défendu le navire, le capitaine Paul écoute son histoire...

La préface de Dumas sur la création de l'oeuvre, et écrite avec beaucoup d'humour, nous montre l'originalité de ce roman . Dumas s'est inspiré de Pilote, un roman de F. Cooper, qu'il admire et dont il enrichit l'histoire de sa propre imagination. Dumas en a d'abord écrit une pièce (en huit jours ), avant d'en faire un récit, adaptation qui influence la narration, largement constituée des dialogues de la pièce, entrecoupés d'ellipses.
Dumas écrit que "tout roman ne peut pas faire un drame, mais tout drame peut faire un roman", et il nous le prouve avec Le Capitaine Paul.
A l'image de Boxtel, la marquise d'Auray est un personnage dont la psychologie ambiguë m'a beaucoup intéressée. Soumise aux convenances, obsédée par la réputation de sa famille, elle est décidée à infliger à sa fille les sacrifices et les souffrances qu'elle a, elle-même, acceptés.
Face à elle, son fils illégitime, le capitaine Paul, est un véritable héros romantique; noble, généreux, il fera tout son possible pour assurer le bonheur de son frère et de sa soeur.
Ils se définit ainsi: "Je suis un enfant de la République de Platon, ayant le genre humain pour frère, le monde pour patrie, et ne possédant sur la terre que la place que je m'y suis faite moi-même".
Une oeuvre courte, entre théâtre et roman, qui se lit d'une traite avec beaucoup de plaisir!
Enfin, ce livre donne à la fois envie d'aller respirer l'air marin, et d'admirer des peintures de ports et de navires...
La fiche du roman dans la Bibliothèque de Dumas.
Une dernière remarque...
Lors de la première rencontre des deux frères, alors qu'ils ignorent encore leur parenté, Emmanuel d'Auray dit préférer la langue française : "c'est la langue des explications brèves et concises".
Je me demande si cette image peut se vérifier aujourd'hui...