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dimanche 1 février 2015

Jean-François Beauchemin, Le jour des corneilles

Les Allusifs, 2004, éditions libretto, 2013, 160p.
Présentation de l'éditeur :  
Sise au fin fond de la forêt, une cabane en rondins abrite deux êtres hallucinés : un colosse marqué par la folie et son fils. Orphelin de mère livré à lui-même, nourri dans ses premiers jours avec le lait d’une hérissonne trouvée morte, ce dernier se retrouve adulte devant un juge silencieux pour avouer des actes inqualifiables. Son témoignage l’amènera à révéler peu à peu, en toute ingénuité et dans une langue unique, l’incroyable histoire de sa vie comme le destin tragique de son père.

Je ne vais pas trop en dire, car une grande partie du plaisir de cette lecture tient à la découverte de l’histoire au fil des pages.
Ce roman allie très bien fond et forme, propos et style, une qualité que j’apprécie beaucoup. Cette alliance est même tout l’enjeu de l’intrigue, puisque le thème central est la difficulté d’accéder au langage. "On eût dit que j’attendais, que j’attendais d’être instruit de vocabulaire, comme si je savais déjà que le jour viendrait où les choses et le monde trouveraient en ma bouche plus amples traductions".
Ce livre emprunte aussi à la fable. Plusieurs éléments (le père entend des voix ; le fils voit des "outrepassés", fantômes ou hallucinations) laissent un doute sur la capacité des personnages à appréhender le réel. Et on le comprend mieux au fur et à mesure de la lecture.

Dès les premières pages, on sait que le narrateur est dans un tribunal. Je redoutais un peu les clichés sur ce sujet mais l’auteur a su les éviter. Si la tragédie est annoncée, la longue déposition du narrateur en laisse entrevoir peu à peu les raisons. Le but n’est pas de se projeter ou de juger. Il suffit de suivre le personnage, le fil de ses pensées, d’essayer de comprendre. Ce roman pose plus de questions qu’il n’y paraît au premier abord : famille, éducation, société, amour, sont abordés avec le regard décalé d’un personnage coupé du monde, privé d’amour.
J’aime cette démarche, car elle implique le lecteur. Elle lui demande de sortir de ses propres représentations, d’accepter les règles du jeu proposé par l’auteur, de se laisser surprendre.
Si le style et le rythme déstabilisent un peu au départ, ils s’installent, imposent doucement leur poésie. Seule une petite partie au milieu du livre m’a semblé un peu longue. Et malgré l’originalité du style, de la syntaxe et du vocabulaire, la lecture reste facile. J’ai juste eu quelques difficultés avec le nom de certaines plantes, comme la dalibarde et la pruche, qui sont moins connues en Europe qu’au Québec, ou encore avec l’orthographe de certains mots, piquepoquète, par exemple. D'ailleurs, certaines références et des jeux linguistiques plus particulièrement québécois ont dû m'échapper. 

Ce roman est inclassable, comme je les aime. Il aborde notamment un thème qui m’intéresse beaucoup : de la maltraitance, qui n’est pas perçue comme telle, à la violence qui  semble ensuite naturelle.
"Combien de fois fus-je houspillé, affamé, appendu, enseveli, livré à termitières ou établi sur guêpière, enduit de miellée puis offert à fourmis, ficelé à branchotte puis donné pour pâture à chenillette, et quasiment noyé sous l’étang ? Combien de fois ? C’est là calculement trop extravagant pour mon casque si peu aguerri aux nombres. Mais je conserve de tout cela le sentiment d’un attentat ineffaçable".

D'autres auteurs québécois à découvrir dans le Québec-o-trésors de Grominou !

mardi 1 juillet 2014

Janet Frame, Le jardin aveugle

Présentation de l’éditeur : Dans ce texte, Janet Frame utilise la vaste palette des perceptions sensorielles pour explorer l'ambiguïté de la communication : Erlene a cessé de parler parce que «à chaque fois qu'elle ouvrait la bouche pour dire quelque chose, sa voix, de la cachette où elle se dissimulait, lui rappelait qu'il n'y avait rien à dire et pas de mots pour le dire» ; Vera, sa mère, mue par un sentiment de jalousie, de dépit et de culpabilité, est devenue aveugle à force de volonté ; et enfin Edward, son père, les a abandonnées pour retracer l'arbre généalogique d'une autre famille vivant dans un pays lointain. Ces portraits d'individus incarnent avec une rare éloquence la parole, la vie, les émotions humaines.
L’approche, l’ambiance, surprennent et intriguent. Chacun des personnages semble enfermé dans son propre univers, mais ils sont liés par la même difficulté à appréhender le temps, le langage, la solitude, et la mort.
Erlene parle seulement à Oncle Scarabée qui, installé sur l’appui de la fenêtre, fabrique des cercueils pour les haricots morts. "Les gens redoutent le silence car il est transparent ; tel une eau translucide qui laisse entrevoir chaque obstacle - qu’ils soient usés, morts, noyés, - le silence révèle les mots et les pensées au rebut que l’on a jetés là pour obscurcir son flot limpide. Et quand les gens regardent le silence de trop près, ils se retrouvent face à leur propre reflet, leurs ombres amplifiées dans les profondeurs, et cela les terrifie."
Edward fuit le silence de sa fille en partant à Londres pour s’intéresser à l’histoire des Strang, une famille qu’il ne connaît pas. "Je pleure les morts des temps anciens dont les vies sont insérées entre les grandes failles de siècles qui me sont inconnus. Je n’ai jamais entendu – sauf en imagination – les morts du passé parler, rire ou sangloter".
Troublée par le mutisme de sa fille, Vera, s’interroge, écrit, se replonge dans son passé, (l’occasion pour Janet Frame d’évoquer les paysages de son enfance dans le sud de la Nouvelle-Zélande). "Et personne ne sait à quel point le monde est usé, défiguré par le frottement incessant du regard humain sur ses tranches, ses angles et ses pages ouvertes."
En alternant la première et la troisième personne, en glissant d’un point de vue à un autre, la narration permet de donner la parole aux trois personnages, de comprendre leurs relations.
Mais il ne s’agit pas seulement de sensations. Janet Frame nous montre comment se déroule le fil de la pensée, "car les rêveries envahissent et conquièrent les territoires et, tout comme les mots, y instaurent leurs formes de dictature". Elle illustre la façon dont émotions et réflexions s’articulent, jusqu’à affecter le rapport au réel. Le silence d’Erlene pose la question du trouble mental, bien sûr (l’auteure a été internée à tort en psychiatrie), mais en restant dans la sphère poétique et romancée. "La folie n’est qu’une journée porte ouverte dans la fabrique de l’esprit", pense Véra.
L’obsession des personnages pour le langage explique ce style poétique, très imagé. Il faut trouver les mots pour s’exprimer, des mots "dont les projecteurs balaient les mers afin de secourir les pensées, ou de les mettre en garde contre les marées dangereuses, les courants contraires, les menaces de tempêtes" Erlene.
Pourtant, Janet Frame sait poser des touches d’humour, légères et subtiles, dans ce labyrinthe de pensées, très bien construit. Le lecteur n’est pas perdu, malgré ces changements de points de vue. Plus on avance dans le roman, plus le sens se dévoile. Peu à peu, Janet Frame offre des clés, pour aboutir à une fin étonnante, qui donne une autre dimension au roman ; on le déroule alors à rebours. Janet Frame mêle habilement sa propre expérience et ses préoccupations sur son époque. Pour éviter de casser l’effet, je n’en dirai pas davantage. Mais grâce à cette fin, on comprend que Janet Frame sait aussi jouer avec la perception des lecteurs.
C’était ma première rencontre avec cette auteure que j’ai envie de continuer à découvrir. Je le conseille à tous les lecteurs qui aiment sortir des sentiers battus.
Dans son billet sur Towards another summer, Flo relève également les thèmes du langage et des paysages.

D'autres avis sur ce jardin aveugle sur le blog De Litteris et sur celui d'Yvon.

lundi 30 juin 2014

Jane Austen, Raison et sentiments

(Publié le 5 Décembre 2009)
Jane Austen, Raison et sentiments, 10/18, 382p.

Présentation de l'éditeur
Raison et sentiments sont joués par deux soeurs, Elinor et Marianne Dashwood. Elinor représente la raison, Marianne le sentiment. La raison a raison de l'imprudence du sentiment, que la trahison du beau et lâche Willoughby, dernier séducteur du XVIIIè siècle, rendra raisonnable à la fin. Mais que Marianne est belle quand elle tombe dans les collines, un jour de pluie et de vent.

J'étais contente de retrouver l'univers de Jane Austen, même si je connaissais déjà l'histoire de ce roman. J'avais aimé l'adaptation d'Ang Lee et les très belles interprétations d'Emma Thompson, dans le rôle d'Elinor, et de Kate Winslet, dans celui de Marianne.
J'ai apprécié à nouveau le talent de Jane Austen pour restituer les ambiances de la sphère féminine, les sous-entendus, les regards, les attitudes, tous ces petits détails qui forgent les amitiés et les inimitiés sous le vernis de la bienséance. Jane Austen sait décrire les rêves et les aspirations confrontés aux contraintes sociales, en particulier au mariage, si déterminant dans le destin des femmes de cette époque et de ce milieu. En donnant quelques traits caractéristiques, elle nous permet de comprendre facilement ses personnages. Cet aspect m'a beaucoup plus intéressée que le côté sentimental, très développé et bien traité dans ce roman, mais qui me touche moins.
L'opposition entre Marianne et Elinor tient toute l'intrigue, sur la dualité profonde  entre la raison et les sentiments, bien sûr. Passionnée, rêvant d'amour idéal, Marianne refuse de céder aux convenances, tandis qu'Elinor, réservée, dévouée, en reste prisonnière. Les deux sont attachantes, même si je suis plus sensible au personnage d'Elinor, plus nuancé et subtil.
Marianne "Il lui était impossible de dire le contraire de ce qu'elle pensait, même dans les occasions les plus banales; et c'est en conséquence, sur Elinor que retombait la tâche de mentir lorsque la politesse l'exigeait".
Les personnages secondaires sont tout aussi intéressants, en particulier Fanny, calculatrice et sournoise, et Lucy, qui apparaît assez naïve au début du roman pour se révéler ensuite beaucoup moins lisse. La description des réactions d'Elinor, lorsque Lucy lui annonce ses fiançailles avec Edward, est réellement émouvante. Ce passage reste l'un de mes préférés du roman.
Elinor "était plus forte seule, et son bon sens la soutenait si bien que sa maîtrise d'elle-même était sûre, son apparence de gaité aussi invariable qu'il était possible de l'imaginer sous l'empire de regrets  aussi poignants et aussi récents".

Je connais encore trop peu l'oeuvre de Jane Austen et l'histoire de la société anglaise du début du XIXe siècle pour apprécier toute la richesse et la subtilité du roman.
En revanche, en lisant le livre après avoir vu le film, j'avais en tête les décors et le jeu des acteurs. Je peux maintenant confirmer ce que je supposais : l'adaptation d'Ang Lee, fidèle au texte et à l'esprit du roman est vraiment très réussie !

L'avis de Yue, celui d'Isil,

Luis Sepulveda, Le vieux qui lisait des romans d'amour

(Publié le 27 Novembre 2009)
Luis Sepúlveda, Le vieux qui lisait des romans d’amour, éditions Métailié 1992 et Point Seuil 1995.
Présentation de l'éditeur

Antonio José Bolivar Proaño est le seul à pouvoir chasser le félin tueur d’hommes. Il connaît la forêt amazonienne, il respecte les animaux qui la peuplent, il a vécu avec les Indiens Shuars et il accepte le duel avec le fauve.

J'ai lu cette courte histoire avec beaucoup de plaisir. Luis Sepulveda donne finalement assez peu de détails sur Antonio mais on s’attache rapidement à lui; son rapport aux livres le rend particulièrement touchant pour les lecteurs.
« Il lisait lentement en épelant les syllabes, les murmurant à mi-voix comme s’il les dégustait, et, quand il avait maîtrisé le mot entier, il le répétait d’un trait. Puis il faisait la même chose avec la phrase complète, et c’est ainsi qu’il s’appropriait les sentiments et les idées que contenaient les pages. »
Les autres portraits sont également brefs mais suffisants pour que l’on puisse cerner les personnages. Malgré tout, ce roman m'a semblé un peu court ; je serais volontiers restée plus longtemps dans l’ambiance de cette forêt et avec ces personnages dont j’aurais aimé découvrir davantage la vie quotidienne.
Je n'avais pas l'intention de faire une lecture comparée, mais l'hommage de Sepulveda à Francisco Coloane est évident. L’influence de Coloane est perceptible, autant sur la forme de récit, entre réalisme et fable, que sur les thèmes abordés : l’homme et la nature, la mise en parallèle de deux cultures (ici, les indiens Shuars).
Chez Sepulveda, cette forme engagée est très efficace, et je garde l'impression d'une forme de légèreté.
Plus cynique, et dans une écriture plus poétique, à mon avis, Coloane malmène davantage ses personnages, les plongeant dans des ambiances plus sombres, où la folie reste une menace omniprésente.

Je conseillerais à ses lecteurs de découvrir Coloane ! 

L'avis de Kalistina... qui a retenu la même citation. Sur son blog, vous trouverez des liens vers d'autres billets.

Paul Féval, La fée des grèves

(Publié le 9 Octobre 2009)

Paul Féval, La fée des grèves, Hachette, 1952, 251p. 
Edition originale, 1850.

Ce titre a attiré mon attention, car il appartient aux récits bretons de Féval. Il n'a pas été réédité récemment, mais on peut le trouver en bibliothèque ou chez un bouquiniste.

En 1450, le duc François de Bretagne se rend en pèlerinage au Mont-Saint-Michel après la mort de son frère M. Gilles. Mais Hue de Maurever, l'écuyer de Gilles, accuse le duc de fratricide. Pourchassé par les hommes du duc, Hue se réfugie à Tombelaine et trouve l'appui de sa fille Reine et d'Aubry de Kergariou.


Sur un rythme enlevé, ce livre nous plonge dans la Bretagne du XVème siècle... dans l'esprit romanesque des romans du XIXème siècle ! On y retrouve des intrigues politiques, des combats, et des histoires d'amour, bien sûr !  On y découvre également des personnages passionnés, de courageux chevaliers et de traîtres sans scrupule, sans oublier une note comique, apportée par le frère Bruno, un grand bavard qui connaît nombre d'histoires ! Mais les personnages féminins, Reine de Maurever et Simonette ne sont ni effacés ni trop mièvres,  ce qui est appréciable.
L'originalité de ce livre est de mêler le roman, l'histoire et les légendes bretonnes. Féval adopte un ton de conteur et  insère dans son récit une soirée de veillée; naturellement, l'un de ses personnages raconte  la légende de la fée des grèves qui hante la baie du Mont-Saint-Michel. Ces petits récits ajoutent une touche de mystère qui me plaît beaucoup. "La grève, comme un magique miroir, trahit alors les secrets d'un monde qui n'est pas le monde des hommes." 
Paul Féval offre de très belles descriptions de la baie du Mont-Saint-Michel, poétiques et imagées, mais qui ne ralentissent jamais le rythme du récit. Celle de la traversée de la baie dans la brume, de Tombelaine à l'abbaye, est particulièrement réussie.

Très bon feuilletoniste, doué d'une grande aisance d'écriture, Paul  Féval s'adresse parfois directement au lecteur. Il a également le bon goût de ne pas se prendre au sérieux, ce qui rend la lecture encore plus agréable. Enfin, on comprend bien tout son attachement à la Bretagne ; et même quand il se moque un peu du caractère breton, il le fait toujours avec tendresse.
Mais pour régler la question géographique, je cite le dicton que Féval rappelle :
"Li Couësnon a fait folie:
Si est le mont en Normandie..."
(Le Couesnon est une rivière dont le cours s'est déplacé au fil des siècles.)

Pour l'anecdote...
"On dit que parfois, quand le vent du nord-ouest laboure profondément les eaux de la baie, on dit que l'oeil du matelot découvre d'étranges mystères entres les deux monts et les îles Chaussey. Ce sont des villages entiers, ensevelis sous les flots, des villages avec leurs chaumières et le clocher de leur église. Des villages dont les noms sont: Bourgneuf, Tommen, Saint-Etienne-en-Paluel, Saint-Louis, Mauny, Epinac, La Feillette, et d'autres encore. Dans les villages noyés dont les cadavres pâles gisent dans les sables avec les débris des naufrages et les grands troncs de la forêt de Scissy. L'océan a mis des siècles dans sa lutte sans pardon contre la pauvre terre de Bretagne. L'océan, vainqueur, dort maintenant sur le champ de bataille."

Féval précise qu'il existe des sources de l'existence de ces villages, et l'un d'eux m'a fait sourire. Mon nom ne vient pas de ce bourg englouti, ma famille paternelle est originaire de la région de Saint-Brieuc.

Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin

(Publié le 15 Juillet 2009)
Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, 1ère édition 1835, Folio, 440p.
Madeleine de Maupin, travestie en homme par curiosité, séduit D'Albert, jeune romantique, et sa maîtresse Rosette.
Je ne détaillerai pas l'importance de ce roman, et plus particulièrement de sa préface, dans l'histoire littéraire... un trop vaste sujet !
Sur la forme...  c'est Théophile Gautier ! Ce roman se lit comme de la poésie ; on le savoure, on prend le temps de se délecter de la beauté du style, des descriptions, des images. A moins de ne jurer que par les styles épurés, il est difficile de rester insensible au talent de Gautier pour décrire un lieu ou une ambiance, restituer une émotion. Or, les sentiments sont l'essence même de ce roman, à la construction originale, puisque des scènes dialoguées sont intégrées à la forme épistolaire. Les points de vue croisés des trois personnages révèlent au lecteur le jeu des apparences et des non-dits.

Dans la première partie, Gautier livre les lettres de D'albert.
On découvre un jeune homme oisif, épris d'amour idéal et influencé par la représentation de la beauté dans l'art. Personnage égocentrique (et même exaspérant d'un point de vue féminin !), il découvre les jeux de séduction et a conscience de ses excès: 
"Je m'écoute trop vivre et penser (...) le bruit de l'action ferait envoler cet essaim de pensées oisives qui voltigent dans ma tête et m'étourdissent du bourdonnement de leurs ailes; au lieu de poursuivre des fantômes, je me colletterais avec des réalités; je ne demanderais aux femmes que ce qu'elles peuvent donner: - du plaisir - et je ne chercherais pas à embrasser je ne sais quelle fantastique idéalité parée de nuageuses perfections". Et Rosette lui en fait le reproche: "Vous vous êtes trompé vous-même. Vous avez pris un goût pour de l'amour, et du désir pour de la passion, la chose arrive tous les jours." (N'est-ce pas... ?) Quand D'Albert rencontre Madeleine/Théodore, sa vision de l'amour est bouleversée, car il trouve la perfection en "lui" qu'il devine "Elle".
Madeleine, enfermée dans les convenances de son époque, désire connaître la réalité qui lui est cachée. Sur les hommes, elle écrit : "Leur existence réelle nous est aussi parfaitement inconnue que s'ils étaient des habitants de Saturne ou de quelques planètes à cent millions de lieues de notre boule sublunaire: on dirait qu'ils sont d'une autre espèce, et il n'y a pas le moindre lien intellectuel entre les deux sexes ; les vertus de l'un font les vices de l'autre, et ce qui nous fait admirer l'homme nous fait honnir la femme."
Les réflexions sur l'éducation des femmes m'ont beaucoup intéressée. Madeleine est intelligente, curieuse, spirituelle. Elle a également une vision idéale de l'amour, fusionnelle, dirions-nous aujourd'hui. Pourtant, à la fois fascinée et déçue par son expérience, elle reste profondément troublée: "En vérité, ni l'un ni l'autre de ces deux sexes n'est le mien; je n'ai ni la soumission imbécile, ni la timidité, ni la petitesse des femmes; je n'ai pas les vices des hommes, leur dégoûtante crapule et leurs penchants brutaux : je suis d'un troisième sexe à part qui n'a pas encore de nom; au-dessus ou au-dessous, plus défectueux ou supérieur; j'ai le corps et l'âme d'une femme, l'esprit et la force d'un homme, et j'ai trop ou pas assez de l'un et de l'autre pour me pouvoir accoupler avec l'un d'eux."

Madeleine séduite par D'Albert et Rosette, rompt le trio amoureux, et Gautier laisse l'évolution de ses personnages en suspens.
Lyrique, romantique, l'histoire même de ce trio amoureux est toute symbolique.

Pourtant, j'ai été surprise en réalisant que le propos de Gautier restait pertinent aujourd'hui. Les réflexions sur le désir, l'amour, les codes et l'identité ne sont pas si désuètes ;  la quête d'idéal est largement entretenue par toutes les formes d'art et nous influence toujours.

Romain Gary, L'angoisse du roi Salomon

(Publié le 8 Juillet 2009)
Romain Gary/ Emile Ajar, L'angoisse du roi Salomon, Mercure de France, 1979, folio, 1987, 350p.
Jean, chauffeur de taxi, fait la connaissance de Salomon, ancien roi du prêt-à-porter, qui l'engage dans son entreprise d'aide aux "oubliés. Jean rencontre alors mademoiselle Cora et devine peu à peu la raison de l'angoisse du roi Salomon.

Dans ce roman, l'humour, qualifié d'arme d'auto-défense, est omniprésent, et grâce à cette arme, Romain Gary aborde les thèmes qui le préoccupent : la vieillesse, la mort, l'amour, la solitude.
L'histoire de Monsieur Salomon et de Mademoiselle Cora est terrible ; séparés par la guerre, les deux amoureux sont fâchés depuis près de quarante ans. Pourtant, leur entêtement, leur attitude parfois puérile, conduisent à des situations à la fois drôles et touchantes. Tous deux acceptent leur âge, par obligation... mais ne se résignent pas à correspondre aux clichés qui s'y rattachent. Jean les observe et devient leur médiateur.
Comme dans La vie devant soi, Romain Gary choisit un narrateur particulier, très attachant, qui est confronté au décalage entre sa personnalité et l'image que son physique inspire, ici, celle d'un truand sorti d'un film des années Cinquante. Marginal, Jean est touché par la démarche de M. Salomon qui vient en aide aux "oubliés", les personnes seules, les exclus, ceux qui n'intéressent plus personne. Jean les imagine comme une espèce menacée, des goélands englués dans une marée noire ou des bébés phoques.
Le livre est ancré dans son époque, avec des références au passé, notamment à la Seconde guerre mondiale, par l'histoire de Salomon et de Cora, et par les réflexions de l'exécrable Tapu, ancien collabo.
Cependant, beaucoup de problèmes soulevés par Gary sont encore actuels : l'exclusion, l'écologie, le "prêt à porter" appliqué à la pensée, et la difficulté de s'adapter au monde contemporain.
Gary pose ces thèmes dès les premières pages du livre, quand l'un des employés de M. Salomon reçoit Jean et lui explique : "Autrefois, on pouvait s'ignorer. On pouvait garder ses illusions. Aujourd'hui, grâce aux médias, au transistor, à la télévision surtout, le monde est devenu excessivement visible. La plus grande révolution des temps modernes c'est cette soudaine et aveuglante visibilité du monde. Nous en avons appris plus long sur nous-même, au cours des dernières trente années qu'au cours des millénaires, et c'est traumatisant. Quand on a fini de se répéter, mais ce n'est pas moi, ce sont les Nazis, ce sont les Cambodgiens, ce sont les... je ne sais pas moi, on finit tout de même par comprendre que c'est de nous qu'il s'agit. De nous-même, toujours, partout. D'où culpabilité (...) Ce que je crains, c'est un processus de désensibilisation, pour dépasser la sensibilité par l'endurcissement, ou en la tuant par le dépassement, comme les Brigades rouges. Le fascisme a toujours été une entreprise de désensibilisation."

Or, Jean est un personnage qui éprouve de la compassion et un amour qui s'étend sur toutes les personnes qu'il croise, car il ne peut le donner à une seule.

"Quand on aime comme on respire, ils prennent tous ça pour une maladie respiratoire." pense-t-il.

Il souffre d'une trop grande sensibilité au point de vouloir s'en débarrasser, ou à défaut, de fixer les sentiments dans les définitions du dictionnaire. Il développe une obsession pour les définitions exactes, afin de se les approprier et de les traduire dans son propre langage. Le stoïcisme analysé par Jean : "C'est quand on a tellement peur de tout perdre, qu'on perd tout exprès pour ne plus avoir peur. C'est ce qu'on appelle l'angoisse, mademoiselle Cora, plus connu comme pétoche". Il pose un regard naïf sur le monde, se révolte contre l'absurdité, les conventions, la bêtise, l'oubli. Ses  réflexions prêtent à sourire et à s'interroger. Pourtant, Jean reste lucide et comprend bien que cet intérêt pour les autres masque son propre malaise. Il crée des liens de dépendance, qu'il sait destructeur, mais ne sait plus comment les rompre.

Si la référence à La vie devant soi est directe, puisque Gary cite le film, celle à La Promesse de l'aube est plus subtile. Jean dit à mademoiselle Cora que l'amour est ce qui manque à tous "C'est même pour ça que les mères donnent tant de tendresse à leurs enfants, pour que plus tard ils aient de bons souvenirs."

Et pour Jean et Salomon, la réponse à l'angoisse, c'est l'amour d'une femme, naturellement !
Moins bouleversant que La vie devant soi, sans doute parce que le roman laisse le lecteur sur un note optimiste, ce roman de Gary/Ajar reste à découvrir !

C'est en lisant l'avis d'Isil, qui a reçu ce roman par une chaîne du livre, que j'ai réalisé que ce roman était toujours dans ma PAL.

Pouchkine, La fille du capitaine

(Publié le 29 Juin 2009)
Alexandre Pouchkine, La fille du capitaine, Folio classique, 2005, 258p ; Editions originale, 1836.
Présentation de l'éditeur
Nous sommes en 1773: en route pour un fortin perdu au milieu de la steppe, où il doit faire ses premières armes d'officier, Piotr Griniov voit surgir de la tempête de neige un vagabond dans lequel il reconnaîtra bientôt l'usurpateur Pougatchov. Les aventures alors s'enchaînent. Dans ce premier roman qui est l'un de ses derniers chefs-d'œuvre, et qui ouvre l'âge d'or de la prose russe du XIXe siècle, Pouchkine a réussi à camper, à travers un roman d'amour à l'ancienne mode, un tableau plein de saveur de la société russe de la fin du XVIIIe siècle, et surtout à mettre en scène une relation paradoxale, mais symbolique, entre un représentant de l'élite européanisée de la nouvelle Russie et un homme du peuple incarnant l'élément national turbulent dont il est, bon gré mal gré, l'héritier.

Je continue à découvrir les grands classiques de la littérature russe avec l'un de ses plus illustres représentants. J'ai d'abord été surprise par la narration, le rythme enlevé et le style agréable, sobre, même si j'ai eu quelques difficultés à me familiariser avec certains noms et mots russes. Ce roman m'aurait sans aucun doute bien plus marquée si je l'avais lu à l'adolescence, mais je me suis tout de même laissée emporter par cette lecture.

Complots, trahisons et amours, ce récit  d'aventure réunit tous les éléments qui rendent la lecture prenante. Pourtant, un seul personnage a rapidement capté tout mon intérêt: Pougatchev, "l'usurpateur" qui mène la révolte des Yaik et prétend renverser le Tsar. Pouchkine le décrit comme un homme charismatique. Il se place à une distance qui permet de percevoir la complexité du personnage tout en préservant une part de mystère. Face au cosaque, Griniev, le narrateur, paraît d'abord bien fade. Jeune oisif, insouciant, il se révèle cependant au long du roman, grâce à son expérience militaire, mais aussi et surtout, grâce à sa rencontre avec Marie, la fille du capitaine.
Pougatchev a de la sympathie pour Griniev. Malgré l'opposition politique, le narrateur  semble fasciné par le cosaque ; il le désapprouve, mais on perçoit un sentiment de crainte et de respect. L'ambiguïté de leur relation est l'intérêt principal du roman, comme le souligne la présentation de l'éditeur.

Dans Les enchanteurs, Romain Gary dresse un portrait plus sombre de Pougatchev et des massacres commis par ses troupes, même si dans les deux romans, les narrateurs attirent la clémence du cosaque. Gary porte un autre regard sur cette période de l'histoire russe ; il serait sans doute intéressant de détailler ces représentations. Romain Gary évoque également Pouchkine dans ce roman  et dans le texte "A bout de souffle", extrait du recueil L'orage.

Marcel Aymé, Le vin de Paris

(Publié le 22 Mai 2009)
Marcel Aymé, Le vin de Paris, folio, 245p. 1ère édition, Gallimard 1947.
J'ai beaucoup aimé ces nouvelles, cette approche psychologique complexe, subtile. Proche du contexte qu'il décrit, Marcel Aymé traduit la confusion d'une époque mais parvient à introduire une distance grâce à l'humour ou à des éléments fantastiques. Drôles ou acerbes, ces textes nous amènent à entrevoir une ambiance, un état d'esprit, et à nous interroger.

La traversée de Paris, film de Claude Autant-Lara, sorti en 1956, avec Jean Gabin (Grandil) et Bourvil (Martin), est adapté d'une nouvelle de ce recueil. 
Ce classique est marquant, notamment parce qu'il aborde la Seconde Guerre mondiale sous l'angle du marché noir et de la vie quotidienne. La chute est différente, et le texte est bien plus sombre que le film,  lissage sans doute expliqué par les sensibilités du public, et que j'avais déjà relevé pour Le chemin des écoliers.
Certaines scènes sont reprises à l'identique, comme celle des cafetiers et cette réplique célèbre: "Cinquante ans chacun. Cinquante ans de conneries !".
On retrouve également : " Monsieur Jamblier, 45 rue de Poliveau, pour moi, c'est mille francs ! Et bien sûr, on entend en écho la voix de Jean Gabin.
Les notions d'illégalité, de bien et de mal, sont au coeur de cette nouvelle. Marcel Aymé précise pour Jamblier: "Comme tout le monde, il savait d'expérience que les hommes sont assez portés sur la vertu pour la transporter à l'intérieur même de leur mauvaises actions et asseoir leurs turpitudes sur des bases honnêtes."
Martin est le personnage le plus ambigu. Il se trouve "trop sage", mais il "ne voyait rien d'immoral ni de scandaleux dans le trafic clandestin et ses bénéfices réputés exorbitants. Le vol et l'illégalité était à ses yeux choses distinctes."
Grandgil voit cette traversée comme un spectateur ; il la vit presque comme un jeu. Les deux personnages se découvrent sans réellement se comprendre. Ils sont à l'image de cette population parisienne qui tente de survivre, de composer avec leur conscience pendant l'Occupation. L'humour est présent dans la nouvelle comme dans le film, mais Marcel Aymé opte pour un ton plus grinçant.

Le marché noir est également le sujet d'un autre texte, Le faux policier. Un  comptable endosse un uniforme de policier. Il extorque de l'argent à des criminels pour subvenir aux besoins de sa famille. Les circonstances de la guerre l'amènent à douter de la notion de morale. "Quand on s'est écarté une fois du chemin de la justice, on n'y rentre jamais qu'en titubant sous le poids de ses iniquités".
L'indifférent est la nouvelle la plus courte et la plus glaçante, effet renforcé par une narration à la première personne d'un criminel froid, sans remord, mais non dénué d'une certaine sensibilité.

Les cinq autres textes traitent des mêmes thèmes. Marcel Aymé utilise le conte, les symboles, et le fantastique pour évoquer les années de privations et le contexte qui fait basculer les personnages. La notion de morale est omniprésente, non comme une leçon, mais comme un questionnement, et avec l'ironie ou le cynisme de Marcel Aymé.
Dans La grâce, Duperrier, homme très pieux, est doté d'une auréole. Sa femme le pousse à commettre tous les péchés pour se débarrasser de cet accessoire gênant. Là encore, les personnages de Marcel Aymé ne sont absolument pas manichéens. "Duperrier se laissait aller à de nouveaux péchés sans trop savoir s'il agissait pour le bien de sa femme ou s'il cédait à son propre penchant".
Dans La bonne peinture, Marcel Aymé imagine qu'un peintre a le don de créer des tableaux qui nourrissent les spectateurs.
Dermuche est condamné à mort, mais le jour de l'exécution, il est transformé en nouveau-né.
La fosse aux péchés, la nouvelle suivante, aborde également la culpabilité et le pardon. L'intérêt principal de ce texte, est la personnification des péchés ; humains ou monstres, ces portraits sont très imagés, symboliques et drôles.

Emile Gaboriau, La corde au cou

(Publié le 14 Mai 2009)
Emile Gaboriau, La corde au cou, éditions du masque, coll. labyrinthe, 2004, 670  (1ère parution, 1873)
Présentation de l'éditeur
Une nuit de juin 1871, le maire de Sauveterre en Saintonge est averti que le château de Valpinson est en feu et que son propriétaire, le, comte de Claudieuse, a été grièvement blessé... Un jeune paysan un peu simplet a cru reconnaître en l'agresseur du comte, Jacques de Boiscoran, un propriétaire voisin qui se retrouve bientôt en prison. La défense de l'inculpé s'organise et un jeune avocat parisien, Manuel Folgat, se persuade rapidement de l'innocence de l'accusé. Il découvre cependant le passé du jeune homme, uni par un lien secret avec la Comtesse de Claudieuse. Celle-ci ayant appris quelque temps plus tôt que Jacques venait de se fiancer avec la jolie Denise de Chandoret, a exigé de récupérer ses lettres d'amour. Un rendez-vous avait été fixé près de Valpinson, le soir du drame... Comme toujours chez Gaboriau, après la patiente et envoûtante recherche de la vérité, le drame se dénoue rapidement, libérant du même coup le lecteur des sortilèges d'un récit des plus noirs.

Roman policier, histoires de passion et d'amour, réflexions sur la justice, ce livre de plus 600 pages m'a semblé très court !
Le style d'Emile Gaboriau a évolué depuis Dossier 113 et L'affaire Lerouge.  Dans La corde au cou, dont le rythme est plus rapide, l'intrigue est essentiellement construite autour de scènes dialoguées, entrecoupées de courtes descriptions et de quelques explications sur le passé des personnages.

Mais là encore, aux crimes sensationnels, Emile Gaboriau préfère les drames familiaux. Comme dans ses romans précédents, le crime est l'occasion d'observer la société dans la sphère privée, où l'on découvre les secrets, les passions, les querelles personnelles et les antagonismes politiques.
Ce roman est plus judiciaire que policier. Gaboriau adopte rapidement le point de vue de l'inculpé mais il maintient le suspens, car si Jacques de Boiscoran est innocent, il reste à trouver le coupable, naturellement !
Ce roman nous montre les rouages de l'instruction, de la découverte du crime, au verdict des assises. J'ai eu l'occasion d'étudier l'histoire judiciaire, et les réflexions des personnages de Gaboriau sur la justice m'ont beaucoup intéressée. Or, les nombreuses interrogations soulevées par l'auteur dépassent le cadre d'une époque. Emile Gaboriau aborde le pouvoir du juge d'instruction, le rôle des preuves, en particulier celui des témoignages et de l'expertise médicale, l'importance des rumeurs et de l'opinion publique dans les accusations et les verdicts. "L'opinion s'impose à tous et, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, elle poursuit les jurés jusque dans la salle de leurs délibérations..."dit maître Folgat. Gaboriau insiste beaucoup sur les droits de la défense, l'un des propos essentiels de ce roman.  On ne suit pas d'enquêteur, mais un jeune avocat parisien reste proche de ce rôle.
Emile Gaboriau pointe également du doigt la faillibilité des magistrats, qui font des verdicts une "question personnelle", selon l'auteur, un échec ou une victoire pour leur carrière.
Gaboriau dresse le portrait d''un juge d'instruction ambitieux. Se fiant aux évidences, Daveline se persuade rapidement de la culpabilité de Jacques qui est pourtant son ami. Si Jacques est innocent, la négligence du juge apparaît au grand jour. Angoissé à cette idée, Daveline instruit à charge pour protéger sa carrière. "Vainement il objectait qu'il n'avait fait que son devoir. On lui répondait, si même on daignait lui répondre, qu'il est de ces maladresses éclatantes, de ces erreurs scandaleuses qu'un magistrat ne doit pas commettre, et que, pour la gloire de la justice et dans l'intérêt de la magistrature si violemment attaquée, mieux vaut, en certaines circonstances, laisser un coupable impuni qu'emprisonner un innocent". Je vous laisse y réfléchir...
Ce juge est un peu caricatural, sans doute, comme les autres personnages du roman, mais Gaboriau peut ainsi jouer sur l'affrontement des personnalités dans des scènes très théâtrales qui permettent des effets comiques. Ainsi, au début du roman, le médecin et le juge se disputent la priorité pour parler au Comte de Claudieuse. L'interrogatoire se déroule sur fond de querelle, alors que le médecin pratique une opération sur une victime consciente !
Emile Gaboriau a également eu la bonne idée de présenter le procès à travers l'article du journal local. Le lecteur suit le jeu des questions/réponses entre le président de la cour, l'accusé et les témoins, ainsi qu'un extrait des plaidoiries et des réquisitions. Il n'a sans doute pas été difficile pour Gaboriau, chroniqueur judiciaire, de rédiger cette partie. Il lui donne un rythme rapide, très prenant et réaliste.

Paul Bowles, Un thé au Sahara

(Publié le 20 Mars 2009)
Paul Bowles, Un thé au Sahara, Gallimard, Les imaginaires, 2007, 324p. (1ère édition, 1949)
Le roman et le film de Bertolucci
Présentation de l'éditeur
Un couple d'Américains, en compagnie de leur ami Tunner, parcourt l'Afrique du Nord, de la côte au Sahara. Les Moresly, bien que mariés depuis onze ans, sont loin de s'entendre. Au cours du voyage, Kit a une brève aventure avec Tunner ; mais cette femme tourmentée n'en retire qu'un complexe de culpabilité. Port, sur ces entrefaites, meurt de la fièvre typhoïde. Kit se sent responsable de cette mort. Elle fuit devant son passé. Une caravane l'emporte vers Dakar où, saisie d'une espère de délire sensuel, elle découvre l'amour charnel. Mais peu à peu, elle sombre dans la folie...

Le début du roman est assez troublant. J'ai suivi le personnage de Port dans les rues de Tanger, sans comprendre où l'auteur voulait emmener son lecteur. Mais Paul Bowles l'incite habilement à entrer entièrement dans son histoire, à adopter son rythme, celui de ses personnages.
Le roman est construit en trois parties, autour de trois personnages, Kit, Port et Tunner. L'histoire en elle-même peut se résumer en quelques lignes, mais tout l'intérêt du roman réside dans les portraits et les évolutions des personnages. Paul Bowles, qui s'inspire ici en partie de sa vie, évoque l'amour et le couple; le voyage dans le désert apparaît alors comme une métaphore.
Kit et Port ne savent plus s'aimer, ni vivre ensemble. Ils m'ont rappelé certains personnages de Fitzgerald. Certes, le contexte est différent ; dans l'immédiat après-guerre, les désillusions sont autres,  mais ce couple de voyageur, fortuné et oisif, porte sur le monde un regard tantôt ébahi, tantôt désabusé. Kit et Port donnent le sentiment d'être perdus dans ce monde bouleversé par la guerre, et perdus dans leur propre vie. "Comme ils n'avaient jamais, à aucun point de vue, mené une vie régulière, ils avaient tous les deux commis l'erreur fatale d'en arriver, sans le savoir, à ne pas tenir compte du temps. Une année ressemblait à une autre. Ils s'attendaient à tout."
Port donne un but à son voyage mais garde la liberté de s'en éloigner ; ses réflexions se concentrent davantage sur sa vie que sur son couple. Il pense... "le train qui allait toujours plus vite n'était que le symbole de la vie même. Balancer entre le "oui" et le "non" était l'attitude inévitable de celui qui veut peser la valeur de la vie, l'hésitation s'interprétant d'elle-même comme le refus inconscient d'y participer."
Kit a réglé ce problème du choix en s'en remettant aux autres, à Port bien sûr, mais également aux signes, au destin. Avant ce voyage, elle est déjà plus fragilisée. De son couple, elle pense ... "tout en ayant si souvent les mêmes réactions, les mêmes sentiments, ils n'atteignaient jamais les mêmes conclusions, parce qu'ils poursuivaient dans l'existence des fins diamétralement opposées."
Ces deux personnages sont parfois agaçants mais leurs attitudes et leurs réflexions, presque puériles, les rendent attachants ; et il faut garder à l'esprit que Bowles a écrit ce roman en 1949, une époque où la notion de couple n'était pas disséquée comme elle peut l'être aujourd'hui.
Enfin, une quantité de références culturelles, africaines, européennes, américaines, plongent le lecteur dans un univers assez étrange, dominé par le voyage et le rêve, mais qui est régulièrement, et parfois brutalement, marqué par des rappels à la réalité, la pauvreté, la maladie, la violence. Port et Kit ne se montrent pas méprisants, mais l'auteur souligne la particularité de leur mode de vie. D'ailleurs, Paul Bowles, lui-même voyageur, donne sa définition du voyage par la pensée de Port : " Une autre différence notable entre le touriste et le voyageur réside dans le fait que le premier accepte sa propre civilisation sans objection, alors que le voyageur, lui, la compare avec les autres et en rejette les éléments qu'il désapprouve."

Le film...
Bertolucci reprend les deux premières parties du livre en changeant quelques détails, ce qu'il explique dans la version commentée. En revanche, la troisième partie, qui retrace la solitude de Kit, sa "folie", est moins brutale dans le film, comme c'est souvent le cas. Bertolucci  précise que ce dernier acte est proche du rêve ; dans le livre, il s'apparente davantage à un cauchemar, mais je préfère ne rien dévoiler de plus.
J'avais vu ce film et j'ai pris un grand plaisir à le voir à nouveau, après avoir lu le livre, car je cernais mieux les personnages. Les décors naturels et les lumières sont splendides. La réalisation et les plans du désert sont particulièrement soignés. Debra Winger et John Malkovich sont excellents.
Bertolucci rend bien l'esprit du roman de Bowles, et l'auteur lui-même, en client d'un café, présente ses personnages.
Ce roman m'a captivée et j'ai aimé l'interprétation de Bertolucci, qui réduit l'aspect littéraire, l'introspection des personnages, mais le symbolise par une esthétique envoûtante.

Merci beaucoup à Flo pour cette découverte !

Yoko Ogawa, La formule préférée du professeur

(Publié le 20 Février 2009)
Yoko Ogawa, La formule préférée du professeur, Actes Sud, 2005, 246p.
Présentation de l'éditeur
Une aide-ménagère est embauchée chez un ancien mathématicien, un homme d'une soixantaine d'années dont la carrière a été brutalement interrompue par un accident de voiture, catastrophe qui a réduit l'autonomie de sa mémoire à quatre-vingts minutes. Chaque matin en arrivant chez lui, la jeune femme doit de nouveau se présenter - le professeur oublie son existence d'un jour à l'autre - mais c'est avec beaucoup de patience, de gentillesse et d'attention qu'elle gagne sa confiance et, à sa demande, lui présente son fils âgé de dix ans. Commence alors entre eux une magnifique relation. Le petit garçon et sa mère vont non seulement partager avec le vieil amnésique sa passion pour le base-ball, mais aussi et surtout appréhender la magie des chiffres, comprendre le véritable enjeu des mathématiques et découvrir la formule préférée du professeur... Un subtil roman sur l'héritage et la filiation, une histoire à travers laquelle trois générations se retrouvent sous le signe d'une mémoire égarée, fugitive, à jamais offerte...

Loin de l'univers glacé de L’annulaire, le livre avec lequel j'ai découvert l'auteure, mais à nouveau sur le thème de la mémoire, ce roman aborde de façon originale le lien entre les générations grâce à trois personnages, le professeur, l'aide-ménagère, et Root, son fils.  "Ce sont les nombres premiers que le professeur a aimé le plus au monde. Je connaissais leur existence bien sûr mais l'idée ne m'avait jamais effleurée qu'ils puissent constituer un objet d'amour."
Je me trouvais dans la position de la narratrice et il m'était assez facile de suivre ses découvertes. Le temps d'une lecture, je me suis prise aux petits jeux mathématiques que j'ai lus avec beaucoup de curiosité.
J'ai surtout apprécié la façon dont Yôko Ogawa décrit les relations qui se tissent entre les personnages. On se rapproche d'eux doucement, au fil des pages, mais une distance persiste, distance imposée par la maladie du professeur: une mémoire réduite à quatre-vingts minutes. Chaque jour la narratrice et son fils doivent à nouveau se présenter, expliquer, raconter, préciser, rappeler certains faits, en taire d'autres. La communication reste limitée, mais leurs relations sont mouvantes, enrichissantes, faites de gestes et de mots simples, de beaucoup de pudeur.
On perçoit la souffrance, la solitude et la frustration du professeur, coupé du monde, de son métier, de sa passion. On découvre peu à peu son histoire, comme la narratrice, et on suit ses trois personnages avec beaucoup d'émotion. 
Je connais très peu le base-ball et j'ai moins apprécié les explications sur ce sport qui renforce le lien entre le professeur et Root; c'est cette relation qui est réellement touchante, et j'ai beaucoup aimé ce roman, malgré tout.

J'ai même davantage apprécié le style clair d'Ogawa ; je le trouve plus chaleureux et poétique que dans L'annulaire. J'ai envie de lire un autre roman de cette auteure dont l'univers est vraiment riche et intrigant.

Irène Némirosvky, Suite française

(Publié le 12 Février 2009)
Irène Némirovsky, Suite française, Denoël, 2004, et folio, 2006, 573 p. Prix Renaudot 2004
Présentation de l'éditeur
Écrit dans le feu de l'Histoire, Suite française dépeint presque en direct l'exode de juin 1940, qui brassa dans un désordre tragique des familles françaises de toute sorte, des plus huppées aux plus modestes. Avec bonheur, Irène Némirovsky traque les innombrables petites lâchetés et les fragiles élans de solidarité d'une population en déroute. Cocottes larguées par leur amant, grands bourgeois dégoûtés par la populace, blessés abandonnés dans des fermes engorgent les routes de France bombardées au hasard… Peu à peu l'ennemi prend possession d'un pays inerte et apeuré. Comme tant d'autres, le village de Bussy est alors contraint d'accueillir des troupes allemandes. Exacerbées par la présence de l'occupant, les tensions sociales et les frustrations des habitants se réveillent…
Roman bouleversant, intimiste, implacable, dévoilant avec une extraordinaire lucidité l'âme de chaque Français pendant l'Occupation, enrichi de notes et de la correspondance d'Irène Némirovsky, Suite française ressuscite d'une plume brillante et intuitive un pan à vif de notre mémoire.

Quand ce roman est sorti, je n'avais pas particulièrement envie de me plonger dans cette période de l'histoire. J'ai donc préféré attendre un meilleur moment. Mais je vous conseille de lire la préface et les annexes, car l'histoire de ce livre est bouleversante. Le dossier qui accompagne cette édition de poche permet de mieux cerner le projet d'Irène Némirovsky. Déportée en 1942, elle n'a pas pu terminer cette longue fresque en cinq parties ; Suite française ne comporte que les deux premières... alors, bien sûr, les portraits restent inachevés, mais les notes de l'auteur laissent entrevoir le destin des personnages.

La première partie, "Tempête de juin", est un chassé-croisé entre plusieurs personnages qui fuient la capitale, menacée par l'avancée des Allemands. Irène Némirovsky décrit la stupeur, l'effroi et l'incrédulité ; les populations parviennent difficilement à croire que la guerre est déjà perdue.  Péricand, image du bourgeois parisien, dit à sa femme:  "Je vous parle, je vous entends, nous décidons d'abandonner notre maison, de nous enfuir sur les routes, et je ne puis croire que cela soit REEL". Plus tard, dans un village sur les routes de l'exode : "Voyons, il ne sont pas venus si loin en 14", dit le gros pharmacien en hochant la tête, et tous approuvèrent comme si le sang versé en 14 eût formé un mystique barrage opposé à l'ennemi pour l'éternité."
L'auteur alterne scènes de guerre, dont une particulièrement émouvante sur un bombardement,  et  scènes de la vie quotidienne, pour accentuer le décalage entre les deux et montrer le désarroi des personnages. Elle décrit ainsi leur vie, comme dans un cauchemar. 
Dans ces  histoires, le lecteur découvre les générations de l'Entre-deux-guerres qui, après les drames de 14, tentent de résister aux bouleversements économiques et sociaux des années 30. C'est tout cet esprit "Troisième république" que l'auteur nous dépeint avec beaucoup de réalisme.

"Dolce" décrit la vie sous l'Occupation en 1941. On retrouve certains personnages de la première partie, au moins par des allusions. Mais Irène Némirovsky nous montre toute l'ambiguïté de la situation en ce début de guerre.
Lucile, personnage central, vit avec sa belle-mère dans le bourg de Bussy. Elle est mariée à un homme infidèle qui est prisonnier en Allemagne, et les deux femmes sont obligées d'accueillir un officier Allemand. Cet homme trouble Lucile, mais il est l'ennemi, et dans cette petite communauté, les convenances et les rumeurs ont un poids considérable. Le rapprochement est à la fois inévitable et impossible ; la sympathie ne peut atténuer la haine. "Un soldat ennemi ne semblait jamais seul - un être humain vis-à-vis d'un autre - mais suivi, pessé de toutes parts par un peuple innombrable de fantômes, ceux des absents et des morts." pense Lucile.
Irène Némirovsky ajoute: "La guerre... oui, on sait ce que sait. Mais l'occupation en un sens c'est plus terrible, parce qu'on s'habitue aux gens; on se dit : "ils sont comme nous autres après tout", et pas du tout, ce n'est pas vrai. On est deux espèces différentes, irréconciliables, à jamais ennemis" songeaient les Français."
L'auteur dresse les portraits subtils de personnages qui sont loin d'être manichéens. La proximité des événements lui permet de rester proche de la réalité quotidienne. Exilée elle-même, Irène Némirovsky s'intéresse bien plus à la psychologie des personnages qu'à des développements politiques. Or, cette approche n'est pas si facile, car elle suppose d'observer avec lucidité le cynisme et la mesquinerie.

Comme dans Le maître des âmes, l’auteure montre des personnages qui se heurtent au destin et aux regards des autres. Chacun tente de se préserver, de s'adapter, de se justifier. Irène Némirovsky n'accable pas, elle offre au regard. 
Suite française est un roman inachevé et il convient de le lire comme tel. Dans un style très agréable et fluide, fourmillant de petits détails sur des attitudes révélatrices des codes sociaux, ce livre est un témoignage bouleversant sur son époque. Irène Némirovsky a le talent de mettre en lumière les mentalités des générations de l'Entre-deux-guerres sur lesquelles elle a déjà écrit ; mentalités de populations prises dans la tourmente de 40, et réflexion sur l'âme humaine, bien sûr.

Pendant toute ma lecture de "Tempête de juin", j'ai pensé à un certain nombre de récits, romans et films, notamment au film Le train, de Pierre Granier-Deferre, avec Romy Schnieder et Jean-Louis Trintignant, sorti en 1973, d'après un livre de George Simenon que j'ai maintenant très envie de lire.