dimanche 30 novembre 2014

Silvina Ocampo, La musique de la pluie

Ce petit recueil regroupe six nouvelles, extraites de Mémoires secrètes d’une poupée (Gallimard, L’imaginaire, 1993, 1ère édition, 1987).
Un musicien prodige qui ne joue qu’avec le gros orteil, sur un piano soigneusement désaccordé, les œuvres de grands compositeurs inspirées par le thème de l’eau ; une femme qui se transforme en chien ; une statue équestre vengeresse ; une jeune voyante en lutte avec ses rêves prémonitoires… Naviguant à la frontière devenue incertaine entre le rêve et la réalité, les personnages de Silvina Ocampo font surgir un monde de visions insolites et cocasses.
«De toutes les expressions qui pourraient la définir, la plus précise, je crois, serait : elle est géniale.»
Jorge Luis Borges

Pour finir le mois de la nouvelle chez Flo, je suis retournée en Argentine avec Silvina Ocampo.
Ici, rêve et réalité, mystère et fantaisie, se confondent. Les narrations à la première personne accentuent le doute, laissant le lecteur aux prises avec les apparences.
Très bien construite et fluide, Okno, l’esclave s’inscrit pleinement dans cette démarche. Ce texte présente une réflexion sur l’art, l’identité, la mise à distance d’une artiste face à l’agitation du monde.
"L’homme a pris une habitude tout à fait inutile ; il faut qu’il explique tout ; peu importe que son explication soit exacte ; ce qui importe c’est qu’il la donne et, si possible, qu’elle paraisse dans les journaux."
L’art est également au cœur de La musique de la pluie, mais sous une forme plus critique. L’auteure interroge le génie et le succès avec des touches d’humour. C’est la nouvelle la plus fantaisiste du recueil.
Dans L’automobile, un mari  ne comprend pas que sa femme aime participer à des courses. Ce point de vue masculin permet à la fois de relever des clichés sexistes et de souligner la complexité des passions.
Ce thème est décliné dans Le Destin, mais sous l’angle de l’amour secret, grâce au regard décalé d’une jeune fille sur le comportement de deux séducteurs. L’ambiguïté sur l’identité est entretenue par un jeu sur la présence, les apparences, et les prénoms. Le lecteur garde une grande liberté d’interprétation.

Les deux autres nouvelles m’ont laissé un sentiment plus mitigé. J’ai l’impression d’avoir seulement effleuré un univers plus vaste, sensible et subtil, qu'il me reste à découvrir ! 


lundi 17 novembre 2014

balades sur les blogs

Je mets à jour ma page de "balades" sur les blogs de lecture, alors n'hésitez pas à me laisser un commentaire si je vous oublie....

Merci à ceux qui cliquent sur  "+1" sous mes billets. Vous pouvez me suivre sur les réseaux sociaux, et vos commentaires sont également les bienvenus.
Malgré mes efforts pour percer les mystères de la configuration de Blogger, je ne vois pas vos profils et vos blogs si vous n'êtes pas dans mes cercles :-)

samedi 15 novembre 2014

Romain Gary, Les oiseaux vont mourir au Pérou

Gallimard, 1962. "Il n'y a pas eu préméditation de ma part: en écrivant ces récits, je croyais me livrer seulement au plaisir de conter. Ce fut en relisant le recueil que je m'aperçus de son unité d'inspiration: mes démons familiers m'ont une fois de plus empêché de partir en vacances. Mes airs amusés et ironiques ne tromperont personne: le phénomène humain continue à m'effarer et à me faire hésiter entre l'espoir de quelque révolution biologique et de quelque révolution tout court." Romain Gary.
Cette citation en 4e de couv traduit bien l’esprit du recueil. Si vous avez lu Gary, vous le reconnaîtrez dans ces pages. Sinon, ces seize textes peuvent être une belle façon de découvrir son style, ample ou plus âpre, son humour, son ironie, et les thèmes qui transcendent ses livres (pour ceux que j’ai lus) : la guerre, bien sûr, l’amour et l’art.

Simple allusion dès la première nouvelle, la guerre est au cœur de Un humaniste. Dans ce texte, un fabricant de jouets juif allemand (le thème des jouets avant Les Cerfs-volants) décide de se cacher quand Hitler arrive au pouvoir. "Il fallait patienter, laisser à l’humain le temps de se manifester, de s’orienter dans le désordre et le malentendu, et de reprendre le dessus."
La guerre réapparaît ensuite dans Noblesse et grandeur, où elle sert de prétexte à un règlement de compte personnel. Elle provoque le traumatisme d’une jeune fille dans Les habitants de la terre. Elle conduit un officier nazi à la folie dans Une page d’histoire. (Ce texte rappelle un peu les délires symboliques de La Danse de Gengis Cohn, le roman le plus déroutant que j’ai lu de Gary pour l’instant). Le nazisme pèse à nouveau sur le présent dans La plus vieille histoire du monde, lorsque, installé à La Paz, Shonenbaum retrouve un ancien ami, rescapé des camps, mais encore terrorisé.

Le deuxième thème, qui traverse ce recueil est l’art. Il est abordé dans Décadence, qui met en scène avec humour un ancien mafieux, devenu artiste en Italie, et dans J’ai soif d’innocence, sur fond de voyage à Papeete et de souvenirs de Gauguin.
Mais l’art est ici surtout associé à l’amour : la musique dans Le luth, la peinture dans Le faux, le cirque dans Les joies de la nature (le monde du spectacle sous un angle plus cru que dans Les enchanteurs), l’écriture dans Le mur, et même la photographie, grâce aux cartes postales de Tout va bien sur le Kilimandjaro. Mais chez Gary, l’amour est cruel ou doux-amer. Dans ces nouvelles, l’art trahit ou préserve les apparences, les convenances ; il semble à la fois complice et obstacle pour les personnages. Je ne veux pas trop développer, car si Gary suggère les chutes, il ménage toujours des surprises, grâce à un trait d’humour ou à la réaction inattendue d’un personnage. Il laisse aussi parfois planer le doute, un doute dérangeant dans Le luth, par exemple.

Plus que des histoires, ces nouvelles sont des portraits de femmes et d'hommes soumis à des événements dramatiques, rattrapés par leur passé, victimes de leurs propres excès, de leurs sentiments contradictoires : opportunisme, intégrité, désespoir, cupidité, naïveté. La qualité de Gary est de savoir révéler la complexité de ses personnages, le temps d’une nouvelle, parfois très courte. Il joue avec ses lecteurs, attise leurs émotions et les invite à en saisir les nuances. Même dans ses nouvelles les plus sombres, Gary n’oublie pas de glisser des touches d’espoir. Il sait décrire l'absurdité, la cruauté, en introduisant une poésie dans le style ou les sentiments. On achève chaque lecture avec un sourire amusé, troublé, ironique ou amer.

Le plus bel exemple se trouve dans Les oiseaux vont mourir au Pérou. Après une vie passée dans les conflits du XXème siècle, un homme s’installe dans un bar sur une plage, où il sauve une femme. "Il y avait en lui quelque chose qui refusait d’abandonner et qui continuait à mordre à tous les hameçons de l’espoir. Il croyait secrètement à un bonheur possible, caché au fond de la vie et qui viendrait soudain tout éclairer, à l’heure même du crépuscule. Une sorte de bêtise sacrée était en lui, une candeur qu’aucune défaite ni aucun cynisme n’étaient jamais parvenus à tuer". (Cet espoir rappelle celui de Michel dans Clair de femme).
Et plus loin: "Elle le regardait avec une telle confiance et il avait vu tant d’oiseaux venir expirer sur ces dunes que l’idée d’en sauver un, le plus beau de tous, de le protéger, de le garder pour soi, ici, au bout du monde, et de réussir ainsi sa vie en fin de course lui rendit en un instant toute sa naïveté que son sourire ironique et son air désabusé essayaient encore de cacher». Aujourd'hui, il est facile de faire un parallèle entre les oiseaux morts sur cette plage et la désir de Jean de sauver tous les goélands dans L’Angoisse du roi Salomon d’Ajar.

Enfin, ce recueil contient deux textes plus singuliers. Dans Citoyen pigeon, deux hommes d’affaires américains connaissent des difficultés liées à la crise des années Trente. Ils font un voyage à Moscou, mais la visite de la ville ouvre sur une folie surréaliste.
Gloire à nos illustres pionniers, le dernier texte, m’a beaucoup surprise, car il s’agit d’une nouvelle de science-fiction, sur fond de recherches scientifiques et de concurrence internationale. Je ne m’attendais pas à lire cette histoire, drôle et insolite !

mardi 4 novembre 2014

Julio Cortazar, Les armes secrètes


Gallimard, 1963, Folio, 1973.
Ce recueil est étonnant, car il présente une variété de styles et de choix narratifs. Ces textes ont en commun une analyse psychologique des personnages dans leur rapport au réel. Rêve, dédoublement, identité, apparences, séduction et amour, sont les thèmes récurrents. Cortázar les aborde sous des angles différents : première ou troisième personne, langage familier ou plus poétique, faits vécus directement ou rapportés par des témoins, narrateur qui s’éclipse ou change au fil des pages. Ces approches permettent au lecteur d’avoir une version plus ou moins complète et de se forger une opinion. Entre réalisme et réalisme magique, Cortázar construit son propre univers, un monde où la frontière entre le réel et l’imaginaire reste floue. Il sait aussi maintenir une complicité avec le lecteur. Lecteur, mis en scène dans "Continuité des parcs", un texte de trois pages, inclassable et finalement assez drôle. Souvent grinçantes, dérangeantes pour la cruauté qu’elles suggèrent, ces nouvelles restent à l’esprit.
Le dernier texte, L’homme à l’affût, est le portrait d’un musicien, proche de Charlie Parker, précise la préface. Très différent, il complète un recueil qui montre toute la richesse narrative de Cortázar.
Il semble que selon les rééditions, ce recueil ne comporte pas les mêmes nouvelles. Je les présente donc en quelque mots.

Dans La nuit face au ciel, un homme est hospitalisé après un accident de moto. Dès qu’il perd conscience, il se voit courir dans les marais, poursuivi par les Aztèques. Cortázar traduit bien l’interrogation entre rêve et réalité. Ce court texte, bien construit, captive par l’ambiance qu’il parvient à créer en insistant sur les sensations et les odeurs.

Axolotl est l’une de mes nouvelles préférées dans ce recueil. Troublante, elle offre au lecteur plusieurs interprétations possibles. Au jardin des Plantes, le narrateur passe des heures à observer les axolotls de l’aquarium, jusqu’à s’interroger sur sa propre identité. Conte sur l’évolution, la dualité animal-humain, la fragilité psychologique ? Cortázar sait ouvrir des réflexions plus profondes qu’il n’y paraît. "C’était des larves, mais larves veut dire masque et aussi fantôme. Derrière ces visages aztèques, inexpressifs, et cependant d’une cruauté implacable, quelle image attendait son heure ?"

Dans Circé, les deux premiers fiancés de Delia sont décédés brutalement. Mario refuse d’écouter les ragots sur ces morts suspectes. Un jeu de séduction s’installe entre le couple autour de dégustations de bonbons fourrés. Dans ce texte, Cortázar met encore l’accent sur la dualité, les apparences, l’aveuglement amoureux. Le titre pose d’emblée la question au lecteur : Delia est-elle Circé ou bien est-ce seulement une rumeur ? "Les gens mettent de tels sous-entendus partout, et il faut voir comment, de tant de nœuds accumulés, naît à la fin un morceau de tapisserie". J’aurais apprécié un jeu de miroir plus marqué.

Les portes du ciel. À Buenos Aires, un avocat assiste aux obsèques de Celina, ancienne prostituée, et épouse de l’un de ses clients, Mauro. Cortázar change de point de vue. Extérieur au drame, l’avocat qui raconte cette histoire, affiche d’abord un certain détachement : "Je me dégoûtais (…) d’être une fois de plus en train de penser ce que les autres éprouvaient." Cette indifférence se traduit ensuite en mépris pour Celina, "la petite noiraude", "la moins monstre de toutes", selon l’avocat. Ici, le thème social du texte est clairement posé. Une brève apparition de mystère contribue à le renforcer.

Dans La lointaine, Cortázar choisit encore un autre procédé narratif : le journal intime. Alina Reyes est obsédée par l’image d’une femme (son double vu en rêve ?), une femme battue : "je ne sais pas si je l’aime mais je me laisse battre, cela recommence tous les jours, alors c’est que je l’aime". Là aussi, l’aspect étrange sert un propos très concret.
Le thème de l’amour et de la violence est également présent dans Les Armes secrètes, mais dans une narration différente.

Dans Fin de jeu, pour distraire la jeune Leticia, qu’on devine handicapée, ses sœurs inventent un jeu de déguisements et de poses près de la voie de chemin de fer, à la vue des voyageurs. L’un d’eux finit par remarquer Leticia. La séduction et l’apparence sont au cœur de cette nouvelle, la plus touchante, à mon avis. Cortázar se contente ici de laisser planer le mystère, car c’est l’une des sœurs qui raconte l’histoire, mais les réponses suggérées paraissent, là encore, cruelles.

On retrouve ce procédé dans Bons et loyaux services. Une domestique est engagée pour garder des chiens lors d’une grande soirée, donnée par une famille aisée. Quelque temps plus tard, ce même couple fait encore appel à elle pour jouer la mère de M. Bébé, un couturier qui vit seul… La première partie fait sourire par le décalage de mode de vie entre cette bonne et ses employeurs. La seconde nous plonge dans un tout autre drame.

Je termine avec les Fils de la vierge, le texte le plus surréaliste du recueil, l’un de mes préférés également. Michel, un photographe amateur prend un cliché sur un pont, où se tient un couple, un jeune homme et une femme plus âgée, surveillé par un homme dans une voiture. Quand il développe la photo, la suite de la scène se poursuit sous les yeux de Michel, et elle est bien différente de celle qu’il avait imaginée. Ce texte est déroutant par son jeu de style, de changement de narration, de confusion dans le temps, et de petites digressions. "Si tant est que je sache faire quelque chose, je crois que je sais regarder. Je sais aussi que tout regard est entaché d’erreur, car c’est la démarche qui nous projette le plus hors de nous-mêmes, et sans la moindre garantie, tandis que l’odorat… (mais Michel s’éloigne facilement de son sujet, il ne faut pas le laisser déclamer à tort et à travers)".
Ce texte a inspiré le film Blow up d’Antonioni. Si le point de départ est le même que dans la nouvelle, le réalisateur développe une suite encore différente, mais qui respecte donc l’esprit du texte, puisque la photo échappe au photographe. Ce film m’avait marquée, je serais curieuse de le revoir maintenant.

Un billet pour le mois de la nouvelle chez Flo.

mercredi 22 octobre 2014

Francisco Coloane, Le passant du bout du monde


Présentation de l'éditeur, éditions Phébus, 2000
A quatre-vingt-dix ans bientôt, le vieux loup du Grand Sud nous sort un dernier tour de son sac : l’histoire de sa vie, rien de moins. Qu’on ne s’attende pourtant pas à lire une autobiographie au sens classique du mot. Coloane, depuis son enfance dans l’île de Chiloé, fouetté par les vents du large, jusqu’aux années de la notoriété dans le sillage de son ’frère’ Pablo Neruda, navigue à vue – et compose son livre à l’inspiration : un livre aussi indiscipliné que sa tignasse. Bref un récit à la Coloane, un de plus, et de grande allure. L’écrivain s’en explique : il a toujours voulu que ses livres taillent leur route aventureuse au plus près de la vie. ’J’ai veillé, dans ces dernières pages, à ce que l’écriture triche le moins possible. Au moins mes lecteurs ne seront pas dépaysés. Je leur vends cette fois encore le même alcool, tiré du même alambic, un alcool aussi peu frelaté que possible – simplement, cette dernière cuvée aura mariné un peu plus longtemps que les autres dans le tonneau’.

Le récit de Coloane est aussi riche et passionnant que celui de Conrad. Ces deux auteurs aiment osciller entre imaginaire et réalité, impressions, souci du détail,  et regard poétique. Ils font le choix de la fiction, mais si Conrad souhaite échapper à son milieu d’origine, Coloane reste attaché au sien. 
"Les marins, et parmi eux Joseph Conrad, ne disent-ils pas qu’ils appartiennent à ce grand pays sans frontière qu’est la mer ? Aujourd’hui, je n’en suis plus aussi sûr."
On comprend l'écrivain chilien en découvrant son histoire.
Coloane tente de se plier au jeu de l’autobiographie, mais il parle plus de son entourage, de son pays, de ses voyages, que de lui-même. Conteur, lorsqu’il complète ses fictions par le contexte qui les a inspirées, il reprend son ton de journaliste, quand il parle de son époque. Observateur, curieux de tout (il a exercé bien d’autres métiers), il sait regarder et écouter, les hommes, les animaux et la nature. Il délaisse même "la fantaisie et l’imagination" pour décrire Chiloe et Quemchi, où il a grandi, et tente d’inscrire l’histoire de sa famille dans celle du Chili.
Ce fils d’un capitaine de baleinier est marqué par les paysages de son enfance. D’ailleurs, il est presque né sur l’eau : "Dans la maison, une passerelle en bois reliait la cuisine à la chambre, si bien que je n’ai guère tardé à passer de la rumeur des eaux maternelles à celle des eaux de la mer."
Ami de Neruda, il évoque ici son engagement politique. Il n’en a pas fait le sujet de ses fictions (ce qui aurait été une "trahison de l’esprit" selon lui), mais ce récit permet de mieux comprendre des thèmes récurrents dans ses livres, par exemple, les violences envers les indiens ou les inégalités sociales : "il pleut beaucoup chez nous ; le ciel chilote doit laver tant de fautes que plus d’une fois j’ai senti ses reproches sur mes yeux."

Le passant du bout du monde est le récit d’un écrivain, né sur une terre cosmopolite au passé trouble, où les légendes indiennes se sont mêlées aux cultures européennes. "Il ne fait aucun doute que le monde que j’ai connu a fait de moi ce que je suis : un travailleur de la plume ou de la machine à écrire qui a transcrit sur le papier le récit, très proche de la vérité, d’expériences vécues".
Mais c’est aussi le récit d’un homme, témoin du développement économique et de toutes les guerres et crises du XXème siècle. "Il y a toujours quelqu’un devant et derrière nous dans l’espace et le temps. Ce sont les portes par lesquelles nous entrons et sortons. C’est peut-être cela la solitude de l’homme : ces portes de l’amour, de la famille, de la région du morne Lobos, et de quelque chose qu’il faut chercher bien au-delà des phares."
C’est sans doute aussi ce qui l’a conduit à beaucoup voyager. "Rien n’est plus fort que cette sensation d’être au centre de la terre ou de la mer et d’avancer vers un horizon qui ne cesse de reculer"Dans ce livre, il consacre un chapitre à une expédition en Antarctique. Il raconte aussi certains de ces voyages, notamment en Espagne et en France, à Saint-Malo, au festival « Étonnants voyageurs ». Mais le ton n'est pas celui d'un récit de voyage qui pourrait rebuter les lecteurs d'aujourd'hui. Il s'agit plus d'impressions et d'anecdotes dans un style léger qui cède toujours à la poésie.

Ces deux aspects, intéressants et indissociables, font de ce récit un magnifique voyage dans le temps, l'espace, et l'imaginaire d'un conteur, mais pour une première découverte, il est sans doute préférable de commencer par Cap Horn, Tierra del Fuego ou Le dernier mousse.

Un dernier mot sur Naufrages, éditions Phébus, 2002 et Point Seuil, 2010
Il s’agit d’une réédition, annotée par Coloane, du Routier du détroit de Magellan, de Francisco Vidal Gomez, publié en 1901. C’est l’un des livres (avec le Voyage d’un naturaliste autour du monde de Darwin) qui a le plus marqué l’auteur dans son enfance.
Il est donc intéressant de le lire à la suite du Passant. Si on s’intéresse à l’histoire maritime, bien sûr. J’ai beaucoup aimé suivre plus de quatre siècles d’histoire de la Terre de feu par le prisme des naufrages. Et j’ai appris plein de choses ! A lire avec des cartes et un dictionnaire historique.
Je ne développe pas, car c’est un peu particulier. Si vous ne savez pas distinguer babord et tribord, ce livre n’est peut-être pas pour vous, sinon, "reprenons la mer !"

mardi 7 octobre 2014

Joseph Conrad, Souvenirs personnels

Joseph Conrad, Souvenirs personnels, éditions Autrement, 2012, (livre de poche, 2013).

Présentation de l'éditeur
En 1908, Joseph Conrad est attaqué par un critique anglais sur ses origines polonaises. Belle occasion pour faire ressurgir quelques figures mythiques de son enfance, qui l'ont bercé de littérature et d'idéaux patriotiques. Cela ne l'a pas empêché d'inventer son propre destin, en répondant au double appel qui hante ses Souvenirs : celui de la mer et celui de la langue anglaise.
De Londres à Marseille, de la Malaisie vécue jusqu'au Costaguana fantasmé, ces réminiscences offrent un étonnant voyage dans sa vie et son oeuvre, au grand vent de la liberté et de l'imagination.

Ce récit est complémentaire du Miroir de la mer, que j’avais adoré. Il est intéressant tant sur le fond que sur la forme. Conrad ne suit pas de chronologie. Il raconte des souvenirs d’événements vécus, mais parfois romancés. Histoire familiale, anecdotes, impressions, opinions, lectures, et écriture sont mêlées, liées avec harmonie, sans rupture. Une construction qui révèle l’élément essentiel de ces Souvenirs : un jeu avec les lecteurs. Pour Conrad, « le romancier vit dans son œuvre. Il est là, unique réalité d’un monde inventé, au milieu d’objets d’événements et d’êtres imaginaires ».
Il n’a donc pas besoin d’entreprendre une autobiographie mais dans sa préface, Conrad insiste sur la sincérité de sa démarche, car sa réserve, son sens de la mesure ou de l’ironie ont été critiqués : « Tenter d’être profond n’est pas être insensible. Un historien des cœurs n’est pas un historien de ses émotions, pourtant, il y pénètre plus loin, tout limité qu’il soit, puisque son but est d’accéder à la source même du rire et des larmes. Le spectacle des affaires humaines méritent l’admiration et la pitié. Il est aussi digne de respect. Et n’est pas insensible celui qui lui accorde l’hommage peu démonstratif d’un soupir qui n’est pas un sanglot, d’un sourire qui n’est pas une grimace ».

L’écriture de La Folie Almayer, son premier roman, est le fil conducteur de ses souvenirs. Conrad se livre peu. Il louvoie entre sa vie et son imaginaire. Il a grandi entre la fiction et les figures marquantes de sa famille. Enfant, il lisait beaucoup (Hugo, Cervantès, Shakespeare...), les romans que son père traduisait, et surtout Dickens, « un maître pour lequel j’ai une telle admiration, ou plutôt une affection si intense et irraisonnée depuis mon enfance, que ses faiblesses mêmes me plaisent davantage que la puissance d’autres auteurs ».
Très marqué aussi par l’histoire de son pays, Conrad évoque son enfance en Pologne, ses parents, la mort de sa mère en exil, et son grand-oncle, ancien officier de l’Empire napoléonien, un personnage décrit de façon romanesque. Tous ces passages permettent de mieux comprendre pourquoi Conrad décide d’intégrer la marine britannique. Il sort de son milieu. Il préfère choisir sa vie, une évidence plus qu’un choix, explique-t-il. S’il écrit en anglais, c’est une « affaire de révélation non d’héritage ». Quitter la Pologne et devenir marin lui permet aussi d’éviter de subir le poids du passé et de sa famille. Mais il serait un peu hasardeux d’aller plus loin sur le terrain de l’analyse…

Conrad a surtout conscience d’être le « produit de son époque ». « Chaque génération a ses souvenirs », écrit-il. « Règles, principes et standards s’écroulent et disparaissent tous les jours. Peut-être sont-ils tous morts et disparus aujourd’hui. Nous vivons plus que jamais une époque libre et courageuse où les points de repère ont été détruits ; où des esprits ingénieux, s’emploient à inventer les formes des nouvelles bouées qui – c’est une pensée consolante – viendront remplacer les anciennes ».
Ces réflexions sur la littérature et la critique, son regard sur la politique soulignent l’importance de cette notion de temporalité. À cet égard, il me semble que Conrad est réellement un homme de son temps, dans un monde déjà en mutation, qui voit libertés individuelles et contraintes sociales se redéfinir.
Même si ses anecdotes incitent le lecteur à la réflexion, Conrad préfère la création et l’imaginaire à la philosophie et à la morale. Et il sait faire preuve d’humour. Par exemple, quand il raconte que l’irruption d’une femme dans son bureau l’arrache brusquement à l’écriture de Nostromo. Ou encore, lorsqu’il évoque ses examens pour obtenir ses grades dans la marine. Il s’agit plus d’un regard amusé que de traits d’esprit qu’une seule citation pourrait traduire.

Conrad conserve une certaine réserve, une distance, une forme de mystère, qu’il attribue à son passé dans la marine. Il aime transformer le réel en restant sincère. Si on a comparé Francisco Coloane et Joseph Conrad, c’est sans doute pour cette approche. Le passant du bout de monde de Coloane fera l’objet d’un prochain billet.
Ces Souvenirs personnels sont riches, j’aurais pu mettre l’accent sur d’autres aspects. Je pourrais aussi multiplier les citations. Je finis sur celle-ci : « Je me borne à aimer les lettres, mais l’amour des lettres ne fait pas un écrivain, pas plus que l’amour de la mer ne fait un marin. ».

vendredi 26 septembre 2014

Une sélection pour "Azurane"

Azurane, ma grand-mère fée, est sélectionnée pour le Prix Chronos littérature 2015, dans la catégorie 6e/5e :-)

http://www.prix-chronos.org/selections/